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Douleur
Chronique et Hypnose
A propos des succès
et des échecs
Dr I. Nègre
. Unité Anti-Douleur
Hôpital Bicêtre. Le Kremlin Bicêtre
Introduction
La consultation adulte de l'unité anti-douleur
s'est ouverte en 1997. A l'origine destinée aux
patients après leur hospitalisation, cette consultation
s'est rapidement ouverte aux malades qui n'avaient pas
été hospitalisés dans l'établissement.
Ma pratique de l'hypnose, depuis 2 ans, s'est intégrée
naturellement dans la prise en charge des patients douloureux
chroniques.
Contexte
Quatre cents consultations sont effectuées chaque
année, au rythme de 9 à 14 consultants
tous les mardi. Les patients sont d'anciens patients
hospitalisés et suivis ensuite en consultation
externe, ou des personnes extérieures n'ayant
pas été hospitalisés. La proportion
entre ces deux populations est variable, actuellement
30 % des consultants sont d'anciens hospitalisés.
Les pathologies représentées sont extrêmement
variées (douleurs cancéreuses, neurologiques,
neuropathiques, post-traumatiques, orofaciales, psychogènes,
migraines
). Cette consultation est donc devenue
très généraliste malgré
les tentatives de sélection lors des prises de
rendez-vous. Face à ces demandes si diverses,
il paraît nécessaire de pouvoir proposer
des aides thérapeutiques multiples. L'hypnose
s'est donc intégrée tout naturellement
dans cet arsenal thérapeutique.
Si mes débuts ont été prudents,
les résultats et le bon accueil des patients
m'ont incitée à proposer de plus en plus
fréquemment l'hypnose comme complément
thérapeutique. Actuellement, 30 % environ (soit
3 à 4 séances par jour de consultation)
des patients en bénéficient.
Quelques obstacles néanmoins limitent son utilisation
:
- le nombre de patients : face à l'importance
de la demande de consultation anti-douleur et à
l'impossibilité d'augmenter (pour l'instant)
les créneaux horaires, je limite les séances
d'hypnose à 3 ou 4 par journée de consultation,
complétant éventuellement par des séances
dites courtes, comme nous le verrons plus loin.
- l'exiguïté des locaux et l'atmosphère
extrêmement bruyante me font préférer
pour les séances les horaires d'après-midi,
plus propices à la relaxation. S'il est vrai
que bon nombre de patients ne sont pas gênés
par le bruit lors d'une séance d'hypnose, il
est néanmoins difficile pour le thérapeute
de se concentrer dans un climat si peu favorable.
Le pourcentage d'utilisation de l'hypnose n'est donc
pas seulement fonction des indications, mais dépend
également des conditions locales.
Je pratique l'hypnose soit à la demande du patient,
soit de ma propre intention, toujours après une
ou plusieurs consultations, après équilibration
du traitement et/ou réalisation d'un bilan étiologique
de la douleur. Les séances ne sont pas seulement
analgésiques et associent souvent des éléments
psychothérapeutiques.
Les premières séances se déroulent
de façon classique : patient allongé,
lumière douce, durée 45 minutes. J'utilise
pour les 2 ou 3 premières séances, la
méthode d'Induction Permissive, que j'ai légèrement
modifiée. La lecture du document est surtout
utile pour moi : elle me permet de ralentir mon rythme,
de me poser, ce qui est parfois difficile dans un environnement
très survolté.
La période de relaxation diverge du document
de l'IFH : elle est basée sur la respiration
et me permet de bien suivre la progression du patient
vers un état de relaxation satisfaisant. Je demande
ensuite au patient de visualiser un vieux jardin, calme
et accueillant, et de se diriger vers une porte donnant
sur un espace agréable (j'ai abandonné
l'image de l'escalier pour ne pas heurter les personnes
handicapées). Les métaphores sont bien
évidemment fonction de chaque patient et peuvent
être basées sur des souvenirs agréables
ou des indices qui m'ont été fournis lors
de l'entretien.
Quelques particularités cependant :
Ø Hypnose silencieuse : chez les patients multi-hospitalisés,
on peut constater l'équivalent d'un syndrome
post-traumatique : perte de confiance en soi, apathie,
indifférence ou agressivité lors des soins,
tous ces éléments se cristallisant autour
d'une plainte douloureuse. Les soins, la chirurgie souvent
vécus de manière inconsciente comme des
intrusions, l'absence totale d'intimité durant
l'hospitalisation concourent à un tableau proche
du traumatisme du viol. Les séances peu parlées,
en accompagnant le patient de loin en loin, lui permettent
de reconstituer un " jardin secret ", connu
de lui seul, redonnant confiance en soi, opérant
comme une reconstruction du moi.
Ø Quelques métaphores que j'appelle généralistes
me sont très utiles :
Ø L'effet zoom : après une promenade en
forêt, le patient peut contempler du sommet d'un
tertre un paysage varié et pratiquer des zooms
sur tel ou tel détail lointain, s'en rapprocher,
s'en éloigner
Cette métaphore est très utile pour les
patients débordés par les problèmes
quotidiens ou relationnels, ou en cours de rééducation
et leur permet de prendre de la distance dans des situations
difficiles.
En fin de séance, je ne fais généralement
pas de régulation, mais je contrôle, par
le décalage horaire, que la séance a bien
fonctionné. J'évalue la satisfaction des
patients lors des consultations suivantes.
Les séances ultérieures sont en général
plus courtes (et dans ce cas, proposées le matin)
et réalisées en face à face, le
plus souvent assis, en pleine lumière. La durée
peut varier de 2 à 15 minutes, selon les cas.
Ces séances ultra courtes sont extrêmement
bien vécues par les patients, car elles leur
montrent qu'il est possible d'obtenir rapidement un
état hypnotique, dans des situations peu favorables.
J'incite les patients à pratiquer ces séances
courtes au domicile ou dans des situations variées
: par expérience, j'ai pu constater que la pratique
des séances longues à domicile est rapidement
abandonnée par les patients.
Résultats
Résultats positifs :
En moyenne, 80 % des patients s'estiment améliorés.
Cette amélioration peut porter sur le symptôme
douloureux : le pourcentage d'amélioration moyen
est de l'ordre de 40 % avec des extrêmes de 10
à 100 %. En consultation douleur, toute amélioration
est précieuse : même mineur, le pourcentage
d'amélioration est appréciable car il
s'ajoute à l'amélioration due au reste
de la prise en charge (médicaments, rééducation,
psychothérapie).
L'hypnose est souvent un véritable choc expérienciel
pour ces patients. Après des mois, voire des
années de douleur, l'expérience d'une
relaxation intense et d'une transe change leur vision
des choses et modifie leur fonctionnement : meilleure
gestion du stress, meilleure anticipation des examens
douloureux, meilleure adaptation aux difficultés
relationnelles. L'équilibre personnel est également
amélioré avec atténuation des épisodes
dépressifs, réapparition du désir
d'entreprendre, élaboration de projets, réapparition
du rêve.
Certaines améliorations sont spectaculaires et
j'en présenterai quelques cas :
Ø Une femme de 35 ans présentait des céphalées
intenses continues résistantes aux multiples
traitements institués par des neurologues et
des algologues spécialisés. Ces douleurs
atroces et continues avaient justifié des hospitalisations
dans des services spécialisés et étaient
traitées à domicile par des perfusions.
Toute symptomatologie a disparu pendant plus de 8 mois
après une seule séance.
Ø La même patiente présentait un
syndrome de parkinson superplus (PSP), d'évolution
dramatique et particulièrement difficile à
équilibrer. Chaque séance était
marquée par une amélioration nette de
la symptomatologie parkinsonienne (amélioration
des mouvements involontaires, de la marche, de l'expression
du visage, de l'élocution).
Ø Un patient hémophile de 30 ans, souffrant
d'arthropathies hémophiliques majeures présentait
depuis quelques semaines un flessum irréductible
du genou, après un épisode d'hémarthrose.
L'extension complète du membre a été
possible après une séance.
Ø Une patiente de 35 ans présentait l'association
douleurs articulaires, il sec et abrasion douloureuse
des pulpes des doigts, en cours d'exploration au moment
de la consultation et vraisemblablement due à
une maladie auto-immune (Lupus). Tous ces symptômes
se sont améliorés et la pulpe des doigts
a retrouvé un aspect normal en 1 semaine.
D'autres résultats sont surprenants : guérison
d'une crise de goutte non signalée après
une séance destinée à atténuer
des acouphènes, réorganisation complète
de la vie personnelle (changement de travail, déménagement)
après une séance pour fatigue intense.
Si ces résultats inattendus et positifs sont,
bien entendu, les bienvenus, ils restent imprévisibles,
tout comme les échecs qui ne sont pas rares et
qui eux me posent un problème de compréhension
et m'ont amenée à réfléchir
sur quelques critères d'indication de l'hypnose
en centre anti-douleur . Je souhaiterais partager quelques
réflexions à ce propos qui, je l'espère,
pourront amener à une discussion.
Résultats négatifs
Rétrospectivement, et de façon intuitive,
quelques éléments m'ont semblé
aller à l'encontre de la dynamique hypnotique
1 - La grande chronicité : la douleur est installée
et l'ensemble de l'environnement social, relationnel,
familial, est organisé autour d'elle. La demande
de soulagement est plus de l'ordre de la quête
sans fin, le patient étant inscrit dans une plainte
interminable, toute réorganisation de sa vie
étant exclue. L'exemple m'a été
fourni par un patient de 84 ans souffrant d'un membre
fantôme (douleur après amputation) depuis
plus de 30 ans. Les premières séances
lui ont apporté un réel plaisir : bon
chanteur dans sa jeunesse, il retrouvait (avec surprise)
de vieux airs qu'il avait oubliés et revivait
avec plaisir la bonne ambiance des concerts qu'il donnait.
Il était partiellement soulagé après
chaque séance, mais refusait d'en pratiquer à
domicile et revenait aussi douloureux à la séance
suivante. Il a interrompu les séances au bout
de 2 mois car sa femme trouvait qu'il n'en retirait
rien de bon.
2 - La maîtrise : " Docteur, faites taire
ce corps ", c'est ce que m'a dit un patient souffrant
de plaques de psoriasis au niveau des coudes et du dos.
Après la 1ère séance, il en était
couvert et m'a menacé de faire un procès,
mais a refusé de poursuivre les séances.
3 - La demande d'hypnose d'emblée et exclusive
o Douleurs cancéreuses ou organiques : cette
demande procède souvent de l'ordre de la pensée
magique. Elle peut être associée à
un refus du traitement anticancéreux et est,
dans ce cas, particulièrement difficile à
gérer. Elle est reliée à la peur
de la mort, bien sûr, à la peur de la morphine
(mort fine) et relève du déni global de
la maladie. L'hypnose dans ces situations est peu efficace,
et peut au contraire être dramatique, la séance
de relaxation et la transe étant vécues
comme 'répétition' de la mort.
o Douleurs non cancéreuses ou psychogènes:
au cours de syndromes douloureux non étiquetés,
le patient a souvent mis en échec de nombreux
thérapeutes. Dans ce cas, il s'agissait d'un
patient de 60 ans atteint de sclérose en plaques
depuis 20 ans, très handicapé (marche
impossible, un seul bras mobile, troubles visuels majeurs)
souffrant de douleurs anales intenses, majorées
lors de la défécation. Après avoir
consulté en vain une infinité de spécialistes,
le patient s'est adressé à moi 'en dernier
recours' (il avait lu un article dans la presse). Il
devait faire 150 km en ambulance pour se rendre à
la consultation et me parlait abondamment de ses problèmes
familiaux, de son incapacité à s'occuper
de ses petits-enfants, de l'ennui qu'il éprouvait
au cours de ses journées interminables, de l'indifférence
de sa femme, voire de sa méchanceté Le
patient a manifesté alors durant les séances
une résistance, tendant à mettre en échec
un thérapeute de plus. Ces situations, hélas
assez fréquentes semblent relever de processus
hystérique ou de perversions méconnus
des somaticiens. (Le patient souhaitait en fait des
manipulations anales).
4 - Les intervenants multiples : il est extrêmement
fréquent qu'un douloureux chronique soit pris
en charge par de nombreux intervenants : chirurgien,
kinésithérapeute, psychiatre, psychologue,
psychiatre, neurologue, ostéopathe, nutritionniste,
acupuncteur, et bien sur médecin généraliste
(sans oublier les prises en charge difficilement avouées
par magnétiseurs, médecine douce
).
Cette multiplicité est, dans mon expérience,
un facteur de mauvais pronostic : il est difficile,
voire impossible d'harmoniser toutes les prises en charge,
les critiques de l'hypnose par un soignant réduisent
les espoirs et la confiance du patient qui peut se trouver
dans une situation de double contrainte néfaste
à une amélioration de son évolution.
Mon attitude a évolué au cours de ma
pratique concernant de telles situations, que j'essaie
de repérer lors des premiers entretiens : je
manifeste une certaine réticence quant à
l'utilisation de l'hypnose et multiplie les entretiens
préliminaires, en tentant de faire préciser
la demande, le retentissement de la maladie sur l'environnement,
la façon d'appréhender la douleur. Très
souvent, ces entretiens aboutissent à une psychothérapie
de soutien et à l'utilisation d'antalgiques.
Une fois établi un lien relationnel de confiance,
le patient peut être adressé à un
confrère pour une psychothérapie plus
classique ou une hypnoanalyse.
J'espère que ces quelques exemples et suggestions
animeront le débat et nous aiderons à
mieux soulager nos patients, en élaborant peut
être un guide d'entretien ou de prévisibilité
de l'échec.
Conclusion
L'absence de critères prédictifs des
échecs de l'hypnose a l'avantage d'inciter le
thérapeute à l'humilité et à
la prudence, mais peut décevoir l'espoir du patient
et compromettre d'autres types de prise en charge si
cet échec n'est pas anticipé. Cependant,
l'hypnose s'avère être un outil puissant,
indispensable et facilement maniable dans le cadre de
la prise en charge de la douleur chronique.
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