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"
L'inflammation magnétique animale " dans
le traitement de la douleur
(selon
la théorie du " feu invisible " de
F.-A. MESMER)
Hugues
Lecoursonnois
Résumé :
Alors que les progrès de l'anatomophysiologie
et la naissance de l'histologie assurent depuis deux
siècles l'expansion de la médecine expérimentale
au détriment de la médecine galénique,
la découverte du Magnétisme Animal par
le Docteur MESMER survient en cette fin des Lumières
pour suspendre l'élan conquérant des novateurs
et jeter un ultime défi au modèle cartésien.
Le Magnétisme Animal est considéré
en effet par MESMER comme un " feu invisible "
qui ne peut pas être objectivé expérimentalement.
Ce " feu invisible " n'est pas qualifié
de " corps ". Il ne peut donc pas être
mesuré, ni pesé ou visualisé. Il
ne peut être expérimenté que par
les sens.
Malgré son caractère irrationnel, cette
découverte se proclame médecine universelle
car, selon MESMER, ce " feu invisible " plus
subtile que l'éther imprègne et dynamise
la matière. En tant qu'agent physique, le "
feu invisible " est le " fluide universel
", le support matériel des fluides animaux
circulant dans l'espace comme dans le corps humain.
Il est en quelque sorte l'âme du Monde, le moteur
pneumatique de cet " Homme-Machine " décrit
par la médecine mécaniste. Il est le digne
héritier du fluide alchimique, le substitut du
défunt " phlogistique ". Il ose défier
le feu électrique de B. FRANKLIN et prétend
surpasser le calorique. En pleine tourmente scientifique,
ce feu élémentaire quintessenciel apparaît
comme un feu prométhéen entre les mains
de ce nouveau PARACELSE. L'étude de son mode
de fonctionnement doit éclairer les savants comme
les médecins sur la nature des phénomènes
" d'action à distance ", qu'ils soient
d'ordre physique et physiologique.
L'examen de la Commission Royale est sans appel : le
Magnétisme Animal est une médecine de
l'imagination et son agent thérapeutique est
une supercherie. Ridiculisée par la Raison triomphante,
cette médecine des sciences naturelles bascule
dans les sciences surnaturelles.
En tant que thérapeutique privilégiée
du système nerveux, le Magnétisme Animal
entretient des rapports intimes avec la douleur. Le
lien est tel que MESMER prescrit la nécessité
absolue de la " crise " pour assurer la guérison.
Dans son mémoire de 1799, MESMER nous décrit
le mode de fonctionnement de cette " inflammation
magnétique animale " Il justifie la logique
de la crise en se référant à la
tradition et en ayant recours aux théories mécanistes
et vitalistes de cette fin de XVIIIème siècle.
Une lecture attentive des écrits mesméristes
sous l'éclairage contrasté des thèses
physiques et médicales de l'époque nous
familiarisera avec cette théorie du " feu
invisible ". Elle nous présentera la "
magnétophysiologie " mesmérienne
élaborée d'après la " THEORIE
IMITATIVE ". Cette " inflammation magnétique
animale " nous apparaîtra alors comme une
solution particulièrement novatrice apportée
au problème de la douleur, alternative inattendue
à la médecine mécaniste, chimique
et galénique de l'époque. La confrontation
des effets physiques de " l'électricité
animale " et " du magnétisme animal
" nous permettra d'envisager la question du somnambulisme
sous un aspect peu connu mais fort original.
Sous cet angle, nous évoquerons enfin la filiation
de l'hypnose et des thérapeutiques " énergétiques
" qui, sous le couvert de parasciences, offrent
une alternative au traitement de la douleur.
" L'inflammation magnétique animale "
dans le traitement de la douleur
(selon la théorie du " feu invisible "
de F.-A. MESMER)
Introduction :
Dans son dernier mémoire sur ses découvertes
de 1799, MESMER nous révèle enfin l'identité
de son mystérieux Agent Universel :
" Le magnétisme animal, considéré
comme un agent, est donc effectivement un feu invisible.
"
Le rapport magnétique est donc un rapport de
feu. La cure magnétique consiste alors en une
" inflammation thérapeutique ". MESMER
conclut :
" Voilà à quoi se réduit
généralement la découverte du magnétisme
animal, considéré comme moyen de préserver
des maladies et de les guérir".
Ce feu magnétique se communique de façon
invisible par le magnétiseur ou plus radicalement
par la nature elle-même au patient. La crise est
comparée par MESMER à une sorte d'incandescence
vaporeuse qui enflamme par saccade la " machine
animale " en circulant le long du système
nerveux. Cet embrasement invisible attise selon lui
un sens interne inconnu de la raison.
Contrairement au " feu électrique ",
au " phlogistique " ou au magnétisme
minéral, ce feu qui circule dans l'espace et
qui anime la matière ne peut pas être objectivé
expérimentalement. Il n'est pas qualifié
de " corps " et ne peut donc pas être
mesuré, ni pesé ou visualisé. Il
n'est perçu que par les sens, voir les sentiments.
Une telle découverte est un contresens pour la
raison. Elle ne peut pas être reconnue par les
savants qui s'empressent de la classer à Vienne
et à Paris comme une médecine de l'imagination.
Pourtant, un orage magnétique s'abat sur la capitale
depuis 1778 et le feu guérisseur enflamme le
Tout-Paris autour des baquets magnétiques. Au
mois de mai 1784, en province, une foule de paroissiens
afflue au pied de l'orme du village de BUSANCY. Le Marquis
de PUYSEGUR y exerce une cure collective plus calme
et naturelle que dans les salons de la capitale. Consumé
selon cette méthode végétative,
le sens interne est alors exalté glorieusement
conduisant les souffrants vers une lucidité surnaturelle.
Paternité jupitérienne incarnée
par l'autorité magnétique du docteur MESMER
ou maternité animale de la Nature officiée
bravement par le Marquis de PUYSEGUR, " l'inflammation
magnétique " naissante embrase la France,
patrie des Lumières, en cette fin du XVIIIème
siècle. Elle soulage les têtes couronnées
comme les gens du peuple. Ce " magnéto choc
animal " va court-circuiter la médecine
académique et raviver tout à coup celle
de l'Antiquité en remettant au goût du
jour la traditionnelle théorie pneumatique.
Comment fonctionne ce feu guérisseur ? MESMER
nous en présente-t-il son mode d'action dans
ses écrits? En donne-t-il un mode d'emploi ?
En quoi diffère-t-il du feu électrique
ou du magnétisme minéral ? Comment soulage-t-il
de la douleur et comment est-il perçu par la
sujet souffrant ?
En qualité de chirurgien-dentiste, ces interrogations
sont d'autant plus justifiées que le combat contre
la douleur constitue notre pain quotidien. En l'occurrence,
il est opportun de souligner que douleur dentaire et
magnétisme animal sont étroitement appariés
dès les premières cures. En effet, chacun
des pères fondateurs du magnétisme animal
s'est trouvé confronté au début
de sa pratique à la " rage de dents ",
douleur aiguë par excellence.
En mai 1784,, " après dix jours de tranquillité
", le Marquis de PUYSEGUR effectue sa première
cure magnétique sur la fille de son régisseur
qui souffre " d'un grand mal de dents ". Au
même moment, à Lyon, PETETIN ouvre la voie
aux extractions dentaires et aux amputations par la
catalepsie de ses patients.
A fortiori, douleur dentaire et magnétisme animal
se conjuguent si bien que, en raison de l'étrange
affinité martiale de la dent, MESMER décide
en 1772 d'appliquer des aimants et d'administrer des
préparations ferrugineuses pour traiter sa première
patiente atteinte " d'odontalgies excessives ".
Une lecture attentive des écrits mesméristes
sous l'éclairage contrasté des thèses
physiques et médicales de l'époque nous
familiarisera avec cette théorie du " feu
invisible ". Elle nous présentera la "
magnéto physiologie " mesmérienne
élaborée d'après la " THEORIE
IMITATIVE ". Au carrefour de la médecine
iatromécanique et vitaliste, cette " inflammation
magnétique animale " nous apparaîtra
alors comme une solution originale apportée au
problème de la douleur parmi les panacées
de l'époque. Elle nous permettra d'envisager
la question du " somnambulisme magnétique
" sous un aspect peu connu mais fort original.
EXPOSE :
En commentaire d'un premier buste de MESMER(Estampe
de MESMER), on peut lire :
" Mille jaloux esprits en vain t'ont voulu nuire,
MESMER, par tes soins généreux,
Nos maux ont disparus, l'humanité respire.
Poursuis tes destins glorieux
Quoique la jalousie est grande
Qu'il est beau, qu'il est grand d'avoir des envieux,
En faisant le bonheur du monde. "
Faire le bonheur du monde en faisant disparaître
la souffrance et la maladie, tel est le nouvel Evangile
annoncé par MESMER depuis sa découverte
du Magnétisme Animal proclamé dans son
premier mémoire de 1779, telle est la raison
du succès de cette thérapeutique à
une époque ou la douleur commence à occuper
une place de premier plan. Quel est donc la nature de
son mystérieux Agent thérapeutique?
Dans son dernier mémoire sur ses découvertes
de 1799, MESMER nous en fait enfin la révélation
:
" Le magnétisme animal, considéré
comme un agent, est donc effectivement un feu invisible.
"
Cette notion de feu invisible nous semble étrange
aujourd'hui. Elle appartient à l'ancien modèle
aristotélicien de la représentation du
monde basé sur la théorie des quatre éléments.
Ce modèle archaïque était encore
valable à la fin du XVIIIème siècle,
bien que sérieusement remis en question par la
double révolution galiléenne et copernicienne.
Il est donc indispensable de faire au préalable
un bref recadrage épistémologique sur
les conceptions scientifiques et médicales de
l'époque avant d'envisager une étude de
cette " inflammation magnétique animale
" et de ses rapports avec la douleur.
1/ Les Lumières et la question du feu élémentaire
:
L'imposant édifice aristotélicien s'effondre
depuis la Renaissance, brisé successivement par
la pensée humaniste, puis par l'expérimentation
et le cartésianisme. La Nature peut s'expliquer
grâce au seul langage mathématique(Estampe
des deux systèmes du Monde de Copernic et Ptolémée)
Les éléments d'Empédocle ont donc
disparu peu à peu du champ de la physique. La
terre, l'air et l'eau ne sont plus des substances premières
et uniques. Les progrès de la chimie et de la
mécanique classique ont permis de dissoudre ces
différents états de la matière
en divers constituants de nature corpusculaire. Débarrassée
de ces antiques " puissances occultes ", la
matière est désormais une étendue
corporelle. Elle obéit au concept newtonien de
" force ", clef de ce nouveau Système
du Monde annoncé par la relativité galiléenne.
Soumise à la mesure et à l'expérimentation,
les savants en poussent l'exploration jusqu'à
sa dimension microscopique. Les métaux tirés
des entrailles de la terre sont transmutés dans
le les fourneaux du laboratoire en corps simples, les
acides et alcali, substances masculine et féminine
s'unissant en sel. L'air et l'eau sont distillés
dans les alambics. Ils peuvent sous l'action de la température
se transformer l'un en l'autre. Ils sont composés
de mélanges gazeux solubles, compressibles et
inflammables encore mal définis.
Pourtant, la vision cartésienne de cet univers
solide ne satisfait pas l'ensemble du monde savant.
Elle bute sur l'explication du phénomène
d'action à distance.
La thèse chimique héritée de l'alchimie
médiévale est une alternative très
séduisante à la thèse mécaniste.
Elle suggère l'existence d'un corps élastique
immatériel, impondérable, atmosphérique,
circulant dans l'espace. Ce " fluide " imprègne
intimement la Nature pour la dynamiser et la transformer.
J.B.VAN HELMONT, premier médecin chimiste à
introduire la notion de " gas " (évocation
allemande du mot " esprit ") fait du feu l'agent
dissolvant universel, " l'Alcahest ". Cet
esprit imprègne l'air. Il transforme la matière
volatile et corporelle en corps simples. Les éléments
sont ainsi vaporisés en mixtes. C'est sous sa
plume que naît pour la première fois le
magnétisme animal, ce qui lui vaut la censure
du Saint Office. Sa philosophie est celle de MESMER,
la Naturphilosophie ; il écrit :
" Il fallait détruire toute la philosophie
naturelle des Anciens et renouveler les doctrines des
écoles de philosophie naturelle ".
L'invention du " phlogistique " par le médecin
chimiste E. STAHL vient compléter et renforcer
cette doctrine du fluide inflammatoire se distribuant
au corps animal. Le feu invisible, en tant qu'agent
dissolvant universel imprègne et transforme selon
le processus d'oxydoréduction les corps combustibles.
Dans le domaine de la physique, le feu est le dernier
élément qui résiste encore en cette
fin de XVIIIème siècle à l'analyse
scientifique. Il est bien le digne prétendant
de cet agent universel. Non identifiable expérimentalement,
il se manifeste de façon suspecte dans l'observation
du phénomène électrique. Il offre
une explication mécaniste satisfaisante à
l'étrange phénomène d'attraction
gravitationnelle. Au même titre que l'éther,
support hypothétique de la lumière, il
est le l'agent probable de toutes les actions à
distance. Le domaine de l'électromagnétisme
lui semble bien privilégié car la thèse
du " fluide unique ", mariant " électricité
résineuse "(ambre, cire d'Espagne
)
dite négative et " électricité
vitrée "(verre) dite positive découvertes
par DUFAY est dominante ; c'est celle retenue par B.
FRANKLIN, figure tout aussi emblématique que
MESMER dans le domaine de l'électricité
et du magnétisme.
Cette théorie du fluide unique satisfait autant
les cartésiens que les newtoniens Couronné
par le " phlogistique ", le mythe du feu invisible
règne en maître absolu sur la physique
et la chimie du XVIIIème siècle.
La médecine du feu invisible, médecine
des Lumières :
Bien que la théorie traditionnelle des quatre
humeurs (la bile jaune, la bile noire, le sang et le
phlegme) associées aux quatre éléments
soit encore celle de la majorité de la corporation
médicale, les principales doctrines novatrices
tentent de s'émanciper du système galénique
par une vision mécaniste du corps humain (Estampe
sur les quatre humeurs)
Sous le scalpel des chirurgiens, le corps est disséqué
minutieusement depuis la Renaissance. Les observations
anatomiques d'ordre microscopique en donnent une cartographie
exacte, révélant une machine extraordinaire
animée par un jeu complexe de mouvements ne nécessitant
plus l'intervention des humeurs. La mécanique
galiléenne et les investigations anatomo-physiologiques
des grands systèmes circulatoires, locomoteurs
et respiratoires jusqu'ici restés secrets suffisent
à en donner une explication rationnelle débarrassée
de toute notion occulte. La doctrine des " esprits
animaux ", des " pneuma " circulant à
l'intérieur du réseau vasculaire devient
d'autant plus douteuse qu'une nouvelle humeur, la lymphe,
vient d'être découverte.
Cependant, malgré ces progrès, la médecine
iatromécaniste reste trop souvent impuissante
dans sa pratique pour soulager les malades, n'offrant
que peu de remèdes efficaces, d'autant plus que
la question du moteur de cette divine machine animale
reste en suspens : âme ou force vitale ?
C'est dans la pratique et sur cette question du principe
vital que la médecine iatrochimiste, moins rationaliste,
rivalise avec celle des cartésiens pour concurrencer
la médecine des humeurs.
Héritée de PARACELSE, la médecine
iatrochimique est la médecine du fluide (le mercure
philosophal) et non celle du solide. Elle s'appuie sur
le principe hermétique d'analogie entre macrocosme
et microcosme. Sans rejeter la théorie de quatre
éléments, elle y ajoute celle du sel,
du souffre et du mercure. Elle trouve sa légitimité
dans la fabrication des médicaments de nature
minérale et métallique chargés
d'expulser les humeurs nocives. Par une sorte d'alchimie
organique, ces principes favorisent une fermentation
interne qui exalte la quintessence organique(l'Archée)
temporairement altérée par la maladie.
Ainsi peut être entretenu par distillation chimique
l' " astrum ", le feu invisible, source de
vitalité.(portrait de PARACELSE).
Selon cette doctrine, la chimie est pressentie comme
l'avenir de la médecine. Ses partisans revendiquent
l'existence de ce " feu invisible ". Si ce
n'est pas l'âme, alors c'est un esprit ou un principe
vital qui imprègne les tissus, chemine le long
des nerfs et mobilise les muscles comme les sécrétions
organiques.
Selon l'école animique de G. E. STAHL, inventeur
du célèbre " phlogistique ",
ce principe appelé " anima " empêche
la décomposition et la putréfaction des
corps organiques et leur donne forme et mouvement.
Pour H. BOERHAAVE, la chaleur animale assure la coction
des aliments qui élaborent grâce au sang
au niveau du cerveau les esprits vitaux circulant le
long des nerfs et entretenant le mouvement.
L'école vitaliste de MONTPELIER place ce principe
entre l'âme et le corps et selon le paradigme
newtonien lui donne le nom de force vitale.
En définitive, ce feu invisible revisité
par la réforme paracelsienne, glorifié
par le " phlogistique " et appliqué
à la vie organique permet d'actualiser la médecine
galénique dans une systématisation physico-chimique
de " l'Homme-machine ".
C'est dans cette tentative ultime de conciliation entre
les thèses solidistes des cartésiens et
les thèses fluidistes des chimistes que survient
dans le domaine médical la découverte
du Magnétisme Animal de F-A.MESMER.
" A ses premiers stades, souligne R.DARNTON, le
mesmérisme exprime la foi des Lumières
en la raison portée à un extrême,
une philosophie des Lumières délirante
qui, plus tard, va provoquer un mouvement vers l'extrême
opposé sous le forme du romantisme. "
Le feu invisible de la médecine des " Anti-Lumières
"
Au moment où MESMER écrit son mémoire
théorique, une double révolution scientifique
(celle de la thermodynamique et de l'électromagnétisme)
vient de jeter les bases de la chimie moderne.
D'une part, B.THOMPSON, comte de RUMFORD, démontre
par sa célèbre expérience du forage
du tube d'un canon, que la production de cette matière
de feu résulte du frottement mécanique.
Le feu invisible ainsi domestiqué doit obéir
à la théorie du calorique et se soumettre
aux prochaines lois de la thermodynamique.
D'autre part, Henry CAVENDISH et Charles Augustin COULOMB
définissent les lois du magnétisme et
de l'électricité, introduisant les notions
de charge électrique et de moment magnétique.
Le mythe du " feu invisible " quantifié
expérimentalement comme la gravitation devient
enfin une force mesurable. Le fluide se " charge
" d'une corporéité pleine d'ambiguïté.
Reprenant les travaux de PRIESTLEY et dans la foulée
d'Henry CAVENDISH, LAVOISIER et LAPLACE réforment
radicalement l'ancienne représentation de la
matière selon une nomenclature inédite
dans laquelle les quatre éléments et leur
" puissances " d'action à distance
ont définitivement disparues. Une foule de nouveaux
éléments de nature corpusculaire vont
surgir de leur travaux. Grâce à l'analyse
rigoureuse de la chaleur, de la combustion, de la respiration,
de l'électricité et du magnétisme,
le feu invisible, chimère de l'ancien régime,
vient d'être domestiqué et révélé
enfin comme corporel. L'oxygène, puis l'hydrogène
et le gaz carbonique sont isolés. Ces corps élémentaires
font un pied de nez au mythe du feu invisible ; ils
appartiennent à la théorie du calorique
et non plus à celle du phlogistique. Une ardente
polémique entre les défenseurs de l'ancien
régime et les novateurs divise les savants comme
les médecins.
MESMER survient au début des années1780
en pleine tourmente scientifique :
" Jamais autant de systèmes, autant de théories
sur l'univers ne sont apparues qu'au cours des dernière
années " souligne le Journal de physique
en fin 81.
Dans son traité " Du Magnétisme
Animal considéré dans ses rapports avec
diverses branches de la physique générale
" le Marquis Armand Maxime Jacques CHASTENETde
PUYSEGUR précise :
" En effet, lorsque MESMER, en 1782, arriva à
Paris.. ; je croyais aux quatre éléments,
à l'attraction, au fluide électrique,
à la matière ignée, au gaz méphitique,
au phlogistique et à l'air déphlogistiqué,
mais comme tout avait changé de nom, je n'y connaissais
plus rien. "
La médecine ne sait plus sur quel pied danser.
L'avènement d'un nouveau PARACELSE est pressenti
par le corps savant pour établir les nouvelles
tables de la loi.. MESMER semble en être le digne
prétendant. N'a-t-il pas écrit sa thèse
de médecine sur l'influence des planètes
? Son agent thérapeutique n'est-il pas le fluide
?. En qualité de feu invisible, son Agent thérapeutique
surpasse et englobe tous les fluides connus. D'après
la 21ème proposition du mémoire de 1779
:
" Ce système fournira de nouveaux éclaircissements
sur la nature du feu et de la lumière, ainsi
que dans la théorie de l'attraction, du flux
et du reflux, de l'aimant et de l'électricité
"
Ce feu invisible est avant tout magnétique,
parce que attractif et répulsif et support invisible
des actions à distance. Le magnétisme
Animal ne s'adresse pas au corps physique mais au corps
sensible, au corps animal, c'est à dire à
l'âme définie comme un " sixième
sens ". En montrant du doigt le système
nerveux, MESMER indique à ses confrères
le support anatomique très controversé
de ce fluide.(Estampe " le doigt magique ").
Ce réseau ramifié de voies de conduction
n'est-il pas le lieu privilégié des fluides
animaux admis par DESCARTES dans son " Discours
de la Méthode " et défendu par STAHL
et H.BOERHAVE ? L'analogie entre fluide électrique
et fluide animal ou esprit vital n'est-elle pas évidente
? L'étude de ce fluide n'est-elle pas la future
science de l'âme ? Le toucher animal ou toucher
intérieur ne doit-il pas permettre d'objectiver
l'âme invisible ?
Pseudoscience ou science surnaturelle ? Aux yeux des
savants de l'époque, la théorie du feu
invisible proposée par MESMER est donc perçue
comme un défi jeté aux physiciens, aux
chimistes et aux médecins des Lumières.
Ce nouveau PARACELSE tente d'échafauder une ultime
doctrine alchimique capable de concurrencer la théorie
corpusculaire naissante en prétendant annoncer
l'avènement d'une nouvelle discipline scientifique,
celle de l'étude de l'âme.
En l'absence du patriarche parti se reposer à
SPAA, une Commission Royale composée des spécialistes
de ces sciences modernes est chargée en août
1784 d'en faire l'examen. Ils sont pour la plupart les
illustres représentant du fluide électrique.
Leur verdict est sans appel : le Magnétisme Animal
est une médecine de l'imagination et de l'imitation.
Son agent, le " feu invisible "est une supercherie.
Condamné comme le défunt phlogistique,
la chimère du feu invisible enfantée par
MESMER est donc décapitée officiellement
sur l'autel de la Raison triomphante. (Estampe Le Magnétisme
dévoilé)
Benjamin FRANKLIN, Président de la Commission,
père du fluide électrique, dresse le paratonnerre
de la Raison pour excommunier son auguste rival, le
fluide magnétique :
" Quant au magnétisme animal dont on parle
tant, je douterai de son existence tant que je n'en
aurai pas vu ou senti les effets. "
LAVOISIER, grand pourfendeur de ce mythe du feu invisible
écrit dans son traité élémentaire
de chimie :
" C'est sur les choses qu'on ne peut voir ni palper
qu'il est important de se tenir en garde contre les
écarts de l'imagination "
Le Magnétisme Animal bascule logiquement dans
le domaine des sciences. En commentaire du buste de
MESMER (2° Estampe de MESMER)gravé par L.
LEGRAND, nous lisons :
" Le voilà ce Mortel dont le Siècle
s'honore,
Par qui sont replongés au séjour infernal
Tous ces maux vengeurs que déchaîna Pandore,
Dans son art bienfaisant, il n'a pas de rival,
Et la Grèce l'eut pris pour le Dieu d'Epidaure.
"
Comme le phénix surgissant de ses cendre, ASCLEPIOS,
dieu guérisseur de l'Antiquité, surgit
sur la scène publique en la personne de MESMER.
En actualisant les vieux fantômes de la médecine
oraculaire de DELPHES et de la médecine paracelsienne,
MESMER provoque une panique collective dans la capitale.
Le feu invisible de MESMER n'est pas céleste
mais souterrain, tellurique. Il entretient le magnétisme
terrestre. Il est celui qui transmute les métaux
et anime la nature.(Estampe le Mesmérisme confondu).
Il incarne donc les puissances infernales ou dionysiaques
qui déclenchent les éruptions volcaniques
comme les crises convulsives des possédés
de Saint Médard. Bien plus scientifique que le
feu baptismal de l'Eglise, le nouveau feu invisible
jaillissant des baquets permet de lutter de façon
tout aussi efficace contre le diable et ses cohortes
de démons. MESMER apparaît comme, le Messager
céleste, le nouvel Hermès, le Moïse
des temps modernes capable de chasser les puissances
infernales. Les foules viennent se purifier l'âme
et le corps en se branchant sur les tiges de fer de
ces nouveaux baptistères censées distribuer
le feu invisible (Estampe le Mesmérisme à
tous les Diables).
On peut lire sous la plume de PAULET dans son traité
pamphlétaire " L'Antimagnétisme "
:
" Quand la baguette est bien faite, et qu'on la
voit tourner un peu vite et comme il faut, cela produit
un effet admirable. Vous voyez des cercles lumineux.
Monsieur MESMER est quelque fois tout rayonnant et ressemble
à un petit Moïse "
En province, le feu se propage et des incendies se
déclarent dans la plupart des grandes villes.
Tandis que le foyer s'éteint à la capitale,
les cures se multiplient à partir de 1785 à
Bordeaux, Bayonne, Strasbourg, Nancy, Montpellier, Castres,
et enfin surtout à Lyon. Par l'entremise de sociétés
secrètes d'ordre maçonnique et para maçonnique,
la doctrine du feu invisible convertit tous les milieux,
savants, bourgeois, aristocrates et même têtes
couronnées. De pseudoscience, le Magnétisme
Animal devient science surnaturelle, dans laquelle s'engouffre
toute la mystique des disciples de SWEDENBORG, SAINT
MARTIN et MARTINEZ de PASQUALLY. F.C. OETINGER surnommé
le " Mage du Sud " voit dans le magnétisme
animal cette " corporéité de l'esprit
" annoncée par les théories de VAN
HELMONT et de Jacob BOEHME. Cet autre souabe théologien
de l'électricité voit en MESMER
Une première tentative de systématisation
du feu invisible est amorcée secrètement
par N.BERGASSE, le fidèle lieutenant de MESMER.
Cet avocat lyonnais fait du mesmérisme et de
son Agent une somme théologique résumée
par la " Théorie du Monde et des êtres
organisés " où s'amalgament astucieusement
les principes de la relativité galiléenne
avec ceux de la physique cartésienne et newtonienne.
Préfiguration ésotérique de l'électromagnétisme,
(Estampe du traité et des tourbillons de DESCARTES),
la théorie du " feu invisible " est
enseignée aux membres de la société
de l'Harmonie, temple du mesmérisme. Cependant,
cet enseignement n'est pas du goût de MESMER qui
se propose en 1799 d'y apporter sa propre version personnelle.
La théorie " imitative " du Docteur
MESMER
" L'homme est doué de la faculté
de sentir. C'est par les sensations et leurs effets
qu'il existe en un rapport avec d'autres matières
et avec les êtres qui se trouvent autour de lui
Le
principe qui l'anime et qui le rend actif est déterminé
par les sensations ; et toutes les actions sont des
résultats des sensations. "
MESMER reprend en 1799 ce primat des sensations sur
l'élan vital qu'il avait déjà annoncé
en introduction à son premier mémoire
de 1779 ; il insistait alors sur ce mode originel d'apprentissage
par les sens :
" C'est ainsi que l'homme passe ses premières
années à acquérir l'usage prompt
et juste de ses sens ; son penchant à observer,
qu'il tient de la Nature, le met en état de se
former lui-même ; et la perfection de ses facultés
dépend de son application plus ou moins constante.
"
L'observation par les sens est à la base de
cet apprentissage primitif acquis dès la naissance
mais " dénaturé " plus tard
par l'analyse rationnelle. Ainsi, l'homme oublie avec
le temps le langage des sens, langage naturel ; il s'éloigne
ainsi de la vérité originelle ; MESMER
poursuit :
" L'activité de l'esprit humain, jointe
à l'ambition de savoir qui n'est jamais satisfaite,
cherchant à perfectionner des connaissances précédemment
acquises, abandonne l'observation et y supplée
par des spéculations vagues et souvent frivoles
elle s'éloigne de la vérité, au
point de la faire perdre de vue et de lui substituer
l'ignorance et la superstition. "
Si la nature possède un langage secret qu'elle
transmet à l'homme dès sa naissance, alors
c'est dans une communion intime avec elle que MESMER
doit en trouver la clef :
" O Nature, que me veux-tu ? " s'écrie-t-il.
dans ses accès de crise
Il " pense trois mois sans langue " selon
sa propre expression, retournant à l'état
sauvage, mettant tous ses sens en éveil pour
mettre en sommeil l'homme raisonnable et réveiller
cet homme intérieur, de nature adamique, clairvoyant.
Grâce à cette transe sylvestre au fond
des bois, la Nature maternelle lui révèle
enfin ce secret :
" Au sortir de cet accès profond de rêverie,
je regardais avec étonnement autour de moi :
mes sens ne me trompaient plus de la même manière
que par le passé ; les objets avaient pris de
nouvelles forme
C'est ainsi que j'acquis la faculté
de soumettre à l'expérience la THEORIE
IMITATIVE que j'avais pressentie, et qui est aujourd'hui
la vérité physique la plus authentiquement
démontrée par les faits. "
Le langage primitif des sensations est intégré
mentalement par IMITATION. Le codage de l'information
sensorielle se fait selon le mode analogique, par images.
Le langage des sens est " l'essence " même
du langage de la nature. La mentalisation et la verbalisation
sont déjà une déformation, une
substantification, une objectivation inexacte du réel.
Ce qui prime est l'image, la forme ressentie intérieurement.
" La langue de convention, le seul moyen dont
nous nous servons pour communiquer nos idées,
a, dans tous les temps, contribué à défigurer
nos connaissances Nous acquérons toutes les idées
par les sens ; les sens ne nous transmettent que celles
des propriétés, des caractères,
des accidents, des attributs ; les idées de toutes
ces sensations s'expriment par un adjectif ou épithète,
comme chaud, froid, fluide, solide, pesant, léger,
luisant, sonore, coloré, etc. "
Le champ de la conscience est selon MESMER d'ordre
morphogénétique: sa conceptualisation
abstraite de l'information sensorielle obéit
à codage symbolique, figuratif et formel:
" Les solides supposent une figure, et les figures
des interstices qui sont remplis de matière moins
solide ou plus déliée ; celle-ci, consistant
dans des petites masses d'une forme déterminée,
présente encore des interstices à une
matière plus fluide. "
Pressentie très vraisemblablement par une expérience
troublante relatée pour la première fois
au début de son Discours, la théorie IMITATIVE
devient de plus en plus évidente pour comprendre
le langage de la nature et l'appliquer à l'homme
:
" Un jour, écrit-il, me trouvant prés
d'une personne que l'on saignait, je m'aperçus
qu'en m'approchant et en m 'éloignant, le cours
du sang variait de façon remarquable. "
C'est à partir de cette première expérimentation
personnelle d'action à distance que va être
pressentie sa thèse du Magnétisme Animal.
Il est certain que cette expérience troublante
est contemporaine de sa première conversion au
magnétisme animal en tant que médecine
sympathique ou médecine des influences puisque
l'Agent Général était définit
dans sa thèse comme " gravitation animale
". MESMER pressentait alors que le magnétisme
dépassait la gravitation par sa double vertu
attractive et répulsive analogue aux phénomènes
de marées. La résonance magnétique
terrestre s'applique à l'homme. Il en est la
preuve vivante :
"
ayant répété cette
manuvre dans d'autres circonstances, avec les
mêmes phénomènes, je conclu que
je possédais une qualité magnétique
qui n'était peut-être point si frappante
chez d'autres, mais qu'ils pouvaient posséder
à quelques degrés de plus ou de moins
"
Flux et reflux, actions réciproques observées
dans la nature entre les corps sont les effets du magnétisme.
L'homme possède à la naissance ce magnétisme
naturel qui le maintient en vie. Il l'éprouve
spontanément par ses sens qui sont en éveil
comme l'animal sauvage. Sa transe magnétique
au fond des bois en témoigne. Mais il en perd
les effets par l'instruction " comme le fer qui
se rouille avec le temps ". Il ne se trouve alors
plus en harmonie avec la nature. C'est ainsi que survient
la maladie. Il s'agit donc de vivifier cet agent vital
qui stimule en permanence ses sens. Il faut " faire
parler la nature " afin de relancer le mouvement
du corps comme celui de l'âme. D'après
son auto expérimentation, ce mouvement obéit
à la loi de l'IMITATION. Il faut donc imiter
la nature, c'est à dire imiter le magnétisme
minéral pour l'appliquer à l'homme. Ainsi
peut être relancé par mimétisme
sur le modèle minéral le magnétisme
de l'âme humaine, c'est à dire le magnétisme
animal
Ayant décidé d'appliquer des aimants sur
le corps de sa jeune patiente, Mademoiselle OESTERLINE,
il constate le bien-fondé de son intuition :
" Mon observation sur ces effets, combinée
avec mes idées sur le système général,
m'éclaira d'un jour nouveau : en confirmant mes
précédentes idées sur l'influence
de l'Agent général, elle m'apprit qu'un
autre principe faisait agir l'aimant, incapable par
lui-même de cette action sur les nerfs et me fit
voir que je n'avais que quelques pas à faire
pour arriver à la THEORIE IMITATIVE qui faisait
l'objet de mes recherches. "
THEORIE IMITATIVE et Magnétisme Animal ne font
qu'un. MESMER est donc le spécialiste du langage
analogique, langage des signes et non de la parole ou
du discours logique. L'image étant la projection
mentale de la ségrégation sensitive et
émotionnelle, il est logique de proclamer le
magnétisme animal comme médecine de l'imagination.
La suggestion est la méthode de choix de la théorie
imitative : elle propose une émotion, une impression
au mental qui trie et repère par analogie l'idée
correspondante approuvée ou non par les sentiments.
Seule cette perception interne du sentiment permet de
le saisir :
" Il doit en premier lieu se transmettre par le
sentiment. " rapporte-t-il dans son précis
historique. " Le sentiment peut seul en rendre
la théorie intelligible. "
MESMER n'est pas un physicien ni un chimiste de formation
Sa thérapeutique est plus proche du divan que
de la paillasse. Il revendique une médecine qualitative
et non quantitative, plus sentimentale que mentale.
Si la critique est facile, il faut cependant rappeler
que, dans le domaine de la physiologie comme de la physique,
l'auto expérimentation reste la méthode
la plus souvent employée en l'absence de technologies
appropriées. C'est en goûtant les effets
de l'électricité en bouche que VOLTA met
au point sa " pile ". C'est en tenant par
la main un cerf-volant par un soir d'orage que B.FRANKLIN
invente le paratonnerre. C'est en plaçant sous
ses aisselles des aliments imbibées de suc gastrique
que PALLANZANI découvre le digestion.
L'IMITATION reste encore un principe directeur dans
l'exploration de la matière et l'étude
du corps humain. Hérité de la pensée
alchimique, l'imitation permet d'intégrer mentalement
une nouvelle représentation du Monde définie
mathématiquement. Malgré les progrès
instrumentaux, la chimie, la physique et la physiologie
sont encore des disciplines qualitatives, élaborant
des systèmes baroques affranchis en partie du
religieux par une mécanique boiteuse. C'est en
imitant les thèses chimiques de E. STAHL et VAN
HELMONT que MESMER met au point dans ses premiers écrits
sa théorie du feu invisible :
" Je conçois très bien qu'il peut
se faire de nos corps et d'autres substances, des émanations
d'une matière subtile, telle que la magnétique,
comme il s'en fait de l'aimant, ou d'un fer aimanté."
" Emanations d'une matière subtile "
poursuit-il dans ce même Discours à propos
de son expérience de résonance magnétique
sanguine. L'imitation de la médecine paracelsienne,
médecine des semblables, est ici d'autant plus
frappante si l'on évoque la cure par " la
poudre de sympathie ". Ecoutons les explications
de VAN HELMONT :
" Il y a dans le sang un certain pouvoir extatique
capable, quand il lui arrive d'être mis en jeu
par un désir ardent, d'être porté
par le fluide (spiritu ou gaz) de l'homme extérieur
sur quelque objet absent. Mais ce pouvoir, dans l'homme
extérieur, est à l'état latent,
comme en puissance : il ne passe à l 'acte que
sous l'action d'une excitation étrangère,
quand l'imagination, par exemple, est enflammée
par un désir ardent ou de toute autre manière
semblable. "
Imagination, fluide et inflammation sont déjà
présents. VAN HELMONT poursuit :
" Ce que j'appelle les esprits du magnétisme
ce ne sont pas des esprits qui viendraient du ciel ;
encore moins est-il question des esprits infernaux ;
ce sont ceux qui ont leur principe dans l'homme lui-même,
comme le feu sort de la pierre
J'ai différé
jusqu'à maintenant de dévoiler ce grand
mystère de montrer que l'homme a en lui, à
portée de sa main, une énergie, qui par
sa seule force d'imagination, peut agir en dehors et
imprimer son action, exercer une influence capable de
persévérer sue un objet absent et même
lointain. "
Le feu invisible, émanation du feu élémentaire,
apparaît comme la clef de cette médecine
sympathique. MESMER fait écho dans son Discours
:
" La physique de nos jours est trop éclairée
pour attribuer l'effet salutaire de tels moyens à
toute autre cause qu'au feu élémentaire
Ne
pourrait-on pas avancer sans blesser la vraisemblance,
que c'est dans ces émanations réciproques
et mutuelles que consiste la sympathie, qui n'est autre
chose qu'un penchant, une douce impulsion qui nous porte
l'un vers l'autre, comme deux aimants s'attirent réciproquement
? "
En adhérant à la thèse du feu
élémentaire en tant qu'agent physique
universel, MESMER fait écho à HERACLITE
d'Ephèse pour lequel " toute chose s'échange
pour du feu, et le feu pour toute chose ". Sa physique
est bien celle du mouvement, ou toute chose est éphémère,
résultant de l'incessant brassage des éléments
dont la finalité se résout dans et par
le feu. Le feu invisible devient ainsi le substitut
physique du Logos d'HERACLITE, c'est à dire la
Raison suprême, la voix même de la Nature;
selon le premier aphorisme de 1785 :
" Il existe un principe incréé,
Dieu ; il existe dans la Nature deux principes créés,
la matière et le mouvement. "
La physique d'HERACLITE est également une physique
du fluide, du flux et reflux incessant de la matière
animée par l'échange permanent de qualités
antagonistes mais complémentaires qui s'attirent
et se repoussent mutuellement. On peut voir émerger
ici la loi de l'harmonie universelle qui sera inscrite
au fronton du temple mesmériste.
La technologie magnétique élaborée
par le " docteur alchimiste " doit donc trouver
un agent équivalent " moderne " capable
d'authentifier sa découverte. L'IMITATION de
la technologie électrique est évidente,
HERACLITE ne proclamait-il pas " La foudre gouverne
l'univers " ? MESMER en fait l'aveu dés
son Discours :
" J'ai observé que la matière magnétique
est presque la même chose que le fluide électrique
et qu'elle se propage de même que celui-ci par
des corps intermédiaires. L'acier n'est pas la
seule substance qui y soit propre ; j'ai rendu magnétique
du papier, du pain,
en un mot tout ce que je touchais,
au point que ces substances produisaient sur la malade
les mêmes effets que l'aimant. "
Volontaire ou non, MESMER conclue sur les mêmes
effets que l'aimant alors qu'il s'agit en réalité
des mêmes effets que l'électricité.
L'imitation prête à confusion.
L'arsenal thérapeutique est une copie artisanale
de l'appareillage du " feu électrique ".
Le célèbre baquet apparaît comme
l'équivalent d'un condensateur électrique,
adaptation artisanale de la bouteille de LEYDE ou de
la sphère d'OTTO VON GUERICKE (illustration du
Rube GOLDBERG). La conceptualisation de ce condensateur
semble faire référence à la cuve
d'INGENHOUZ, célèbre physicien hollandais
qui tenta une première démystification
du " feu magnétique "lors de la cure
de Mademoiselle OESTERLINE. Sa cuve métallique
remplie d'eau chaude était cerclée de
tiges métalliques d'alliages différents
recouvertes de cire afin de comparer la conductibilité
thermique. Le baquet schématise de façon
artisanale le récipient des deux fluides, à
la fois celui du " feu électrique et celui
du " calorique "
Le baquet est en effet un appareil symbolique ; en lui-même,
il n'est rien. Il n'est que le support instrumental
de l'imagination. Seul compte le magnétiseur,
véritable générateur du magnétisme
animal, comparé par MESMER à la manivelle
qui actionne la roue du générateur. Le
marquis de PUYSEGUR nous rapporte dans ses Mémoires
:
" Je le disais ce printemps devant plusieurs élèves
de M. MESMER : Nous ne serons jamais que des tourneurs
de manivelles ; c'est M. MESMER qui nous l'a mise en
main ; celui qui aura le meilleur bras, la tournera
le plus vite. "
C'est donc en expérimentant habilement la théorie
IMITATIVE, que le génial inventeur met au point
cette copie artisanale d'un condensateur électrique
susceptible de déclencher en imagination une
décharge magnétique. Ecoutons le marquis
de PUYSEGUR en faire le commentaire :
" On resterait cependant bien du temps autour
d'un réservoir magnétique ainsi préparé,
que l'on n'en éprouverait aucun effet sensible,
à moins d'avoir une susceptibilité singulière
dans les nerfs, ou que l'imagination, portée
vers la crainte ou l'espérance au suprême
degré, ne produise des sensations passagères,
et souvent imaginaires, aux individus faibles qui y
mettraient leur confiance. "
Les autres modes d'accumulation et de transmission
du magnétisme s'inspirent bien évidemment
des travaux des pionniers de l'électricité.
GRAY et DUFAY avaient déjà signalé
au début du siècle que l'eau pouvait être
électrisée en pointant une baguette de
verre au contact du récipient. L'idée
de la baguette ou de la pointe de fer tendue par MESMER
pour magnétiser à distance semble bien
s'inspirer de la découverte de B. FRANKLIN qui
démontrait en 1747 " le merveilleux effet
des corps pointus qui peuvent également communiquer
le feu électrique aux autres corps et le leur
soutirer. "
Il faut encore souligner la parenté frappante
entre la crise hystérique et les effets convulsifs
du " feu électrique ". L'IMITATION
joue un rôle déterminant dans le déclenchement
de la crise hystérique. L'IMITATION est ici doublement
plus efficace puisqu'elle est potentialisée par
la similarité des effets physiologiques de l'électricité.
L'appariement du protocole instrumental magnétique
ajusté savamment sur le modèle électrique
permet de conditionner (conditionnement instrumental)
les convulsions hystériques. La conversion magnétique
est considérablement renforcées par le
contexte de " folie sociale " des années
80. Qu'elle soit suggérée individuellement
par l'évocation de la secousse électrique
ou qu'elle soit entretenue collectivement par l'idée
d'une contamination en chaîne de l'électrochoc,
la crise magnétique sert d'exutoire instrumental
à la crise hystérique collective.
Enfin, d'un point de vue médical, le modèle
archaïque qui imite le mieux sa propre doctrine
est celle des Asclépiades. Cette médecine
des origines s'imprégnait à la fois des
mystères orphiques et du culte dyonisiaque. Son
panpsychisme répond parfaitement à l'Evangile
de la Nature annoncé par MESMER. Le mesmérisme,
en tant que médecine de l'imagination est donc
une médecine magique, contrepoint à la
médecine de la Raison. Le temple mesmériste
fait donc écho au temple d'Epidaure. Le cabinet
du médecin astrologue est savamment organisé
pour créer une ambiance digne des incubations
bachiques : la pénombre du salon parisien richement
décoré de tentures, la présence
envoûtante des baquets, nouveaux baptistères
révolutionnaires hérissés de tiges
de fer, l'enchantement de la musique viennoise, les
sons flûtés de l'Harmonica résonnant
dans cette atmosphère mystérieuse, tout
ce décorum prête à la rêverie,
à la messe dionysiaque(Estampe sans nom). L'apprentissage
de cette extase sensuelle est décuplé
grâce au jeu d'immenses miroirs muraux encadrant
les salles de cure. La contemplation de ce spectacle
de communion bachique centrée sur ce réservoir
de fluide universel suffit à impressionner efficacement
chacun des malades qui attend les effets enivrants de
l'irradiation magnétique (Estampe Le magnétisme
animal)
L'intuition géniale de la cuve mêlant les
quatre matériaux correspondant aux quatre éléments
suffit à frapper symboliquement l'imagination
: le bois équivalent de la terre végétale,
la limaille et les tiges de fer équivalent du
feu tellurique, l'eau et la musique ayant comme support
l'air. Par mimétisme, le comportement convulsionnaire
y est démultiplié, le " magnéto
choc " pouvant déclencher l'accès
d'une frénésie digne de celle des bacchantes.
La " chambre de crise " évoque la confrontation
secrète du " possédé "avec
le dieu guérisseur ou avec le prêtre thaumaturge
incarné par MESMER, seul capable de calmer la
sauvagerie du fluide cosmique et d'en régler
l'écoulement. Ainsi, le malade réintègre
sa nature originelle débarrassée de cet
obstacle contre nature.
De la même façon qu'il plagiait I. NEWTON
et R. MEAD en 1766 pour valider dans sa thèse
médicale sa théorie de la " gravitation
animale ", il IMITE en 1775 les théories
sympathiques de la médecine paracelsienne pour
mettre au point sa théorie du " feu invisible
" comme agent du Magnétisme Animal. Il puise
dans le large éventail instrumental de l'électricité
et du calorique pour expérimenter le " feu
magnétique " Il reprend en 1799 sa théorie
" du feu invisible " pour en expliquer le
fonctionnement en la créditant d'une caution
médicale: celle d'HIPPOCRATE, père mythique
de la médecine scientifique, héritier
direct de cette médecine oraculaire, illustre
promoteur de la " crise " salutaire à
la guérison.
Douleur et Magnétisme Animal
Le mesmérisme survient en pleine période
de recherche sur la douleur. Les travaux engagés
par les écoles iatromécanistes et vitalistes
sur la physiologie du système neuromusculaire
(support physique de cette douleur) sont de plus en
plus d'actualité. La question est de savoir si
la sensation prime sur l'excitation en tant que principe
vital, c'est à dire si le mouvement est entretenu
volontairement ou involontairement. La sensation suppose
l'idée de conscience, voir d'âme sensible.
L'excitation suppose l'idée d'inconscience, d'automatisme
réactionnel. MESMER donne le primat aux sensations.
Il est donc un partisan de la thèse animique
défendue par E.STAHL, père du " phlogistique
". Il ne semble pas adhérer au mouvement
vitaliste prônant l'idée de " force
vitale ". Il apparaît comme le théoricien
de l'âme dans la vision mécaniste de l'Homme
Machine du XVIIIème siècle, le précurseur
en quelque sorte de la médecine psychosomatique.
MESMER est en effet un mécaniste par sa formation
à l'université de VIENNE mais un fluidiste
dans l'âme.
Ses maîtres sont des élèves de Hermann
BOERHAAVE ; Gerhard von SWIETEN et Anton von HAEN faisaient
parties du jury lors de sa soutenance de thèse.
Les auteurs cités dans cette thèse sont
pour la plupart des italiens disciples de l'école
de GALILEE (Giorgio BAGLIVI, Lorenzo BELLINI) et des
anglais disciples de NEWTON (A. PITCAIRN, Thomas SYDENHAM).
L'emprunt à MEAD souligné par F.A. PATTIE
est certainement fondé mais on ne peut refuser
d'admettre la lecture de ces auteurs par MESMER.
Sa représentation du système nerveux appartient
au vieux schémas galénique dans lequel
les nerfs sont constitués de deux sortes de gaines
: les nerfs mous sont périphériques, dépressibles
et creux, enveloppant dans un conduit aérien
les nerfs durs, centraux. Les nerfs mous se réunissent
dans le cerveau mou, l'encéphale tandis que les
nerfs durs se réunissent dans le cerveau dur,
le cervelet. Les nerfs durs ou sec sont responsables
de la vie végétative, du métabolisme
basal et centralisé au niveau cérébelleux.
Ils entretiennent la vie organique(pneuma vital). Les
nerfs mous enveloppent les esprits animaux élaborés
à partir de la circulation sanguine ? Ces esprits
volatils vont et viennent à l'intérieur
de cette tuyauterie membraneuse comme des courants d'air
(pneuma animique). Ils sont les vecteurs aériens
des mouvements de l'humeur, induisant au niveau central,
l'élaboration d'une flamme psychique (pneuma
psychique) qui reflète les états de l'âme,
préfiguration des vapeurs. Selon cette théorie
humorale et pneumatique héritière de la
théorie des quatre éléments, les
quatre tempéraments traduisent la dominante humorale
de chaque individu qui colore en permanence la vie psychique.
DESCARTES reprend cette vision pneumatique dans son
Discours à propos de la nature des sensations
en soutenant la thèse de cette circulation d'un
esprit aérien analogue à une flamme subtile
qui ondoie à l'intérieur de ces canalisations
nerveuses. Il place le centre de cette magnifique chaudière
au niveau de la glande pinéale.
Or, une question reste préoccupante selon ce
schémas mécaniste : celle des automatismes.
Le mouvement réflexe est transmis instantanément
sans passer par l'aiguilleur central. Ce message sensoriel
n'est pas contrôlé volontairement. Il échappe
alors à la conscience. Il suppose l'existence
d'une autre mode de contrôle, autonome et périphérique,
régulateur des sensations internes. C'est dans
cette brèche mécaniste que s'engouffrent
les vitalistes prônant l'existence " d'une
force vitale " responsable d'un métabolisme
basal pour répondre à l'hypothèse
Hallérienne de l'irritation mécanique
du système musculaire.
C'est dans cette même brèche offerte par
la médecine iatromécaniste que MESMER
introduit sa théorie du " feu invisible
" en offrant l'hypothèse de son fluide animal
comme support de l'âme, c'est à dire vecteur
des activités réflexes :
" Quand on considère l'activité
de nos mouvements automates ou réfléchis,
cette promptitude avec laquelle la volonté s'exécute
depuis la tête jusqu'à l'extrémité
de notre corps, on sent bien que cette célérité
n'est point due au fluide lymphatique et séreux,
mais au fluide nerveux, aux esprits animaux, conséquemment
au fluide universel qui nous pénètre et
dont l'activité immense est connue par les phénomènes
électriques. "
Par sa parenté avec le " feu électrique
", le " feu magnétique " s'adresse
bien au système nerveux. Mais, si le " feu
électrique "est objectivé et ressenti
consciemment, le "feu magnétique "
n'est pas objectivé et n'est pas ressenti consciemment.
Il se réserve le domaine des automatismes et
circule donc dans les nerfs membraneux:
" D'ailleurs, les parties les plus électriques
de nos corps sont les nerfs desséchés
; les membranes le sont moins et ne doivent vraisemblablement
cette propriété qu'à leur contexture,
dans laquelle, il entre beaucoup de nerfs. Les nerfs
paraissent donc être les organes ou conducteurs
immédiats du fluide universel dans nos corps.
"
Ce système de conduction magnétique s'intègre
dans une conception dynamique de la vie résultant
de la philosophie galiléenne et Newtonienne.
MESMER fait du mouvement la clef de ses premiers aphorismes.
Selon cette philosophie, il adopte la version "
solidiste " et humorale du corps humain défendue
par ses maîtres enseignant à la faculté
de VIENNE. La maladie résulte selon cette pensée
" solidiste " d'un défaut de fonctionnement
des organes ou d'une mauvaise circulation des humeurs
entravée par la présence d'un obstacle
solide.
" Il est certain, souligne MESMER, que la nature
et la qualité des humeurs de l'homme dépendent
uniquement de l'action des solides, du mécanisme
des organes ou viscères, et des vaisseaux qui
contiennent ces humeurs
Il est aisé de
concevoir que ce n'est que dans l'irrégularité
de l'action des solides sur les liquides, ou dans l'imperfection
du mécanisme ou du jeu des viscères et
des organes, qu'existe la première cause de toutes
les aberrations
" "
La douleur est l'expression sensorielle de l'obstacle
au mouvement. Elle résiste au bon écoulement
des humeurs et des liquides dans l'organisme. Comme
le rappelle l'article " Douleur " de l'Encyclopédie
" sous la plume de BOERHAWE et VAN SWIETEN :
" Lorsque la douleur provient d'une matière
qui obstrue un vaisseau quelconque, ou distend trop
les parties, on doit s'appliquer à faire cesser
cette cause, en procurant la résolution ou la
suppuration de la matière de l'obstruction. "
En bon élève, MESMER reprend :
" Le jeu de la dilatation et de la contraction
des vaisseaux sur la liqueur qu'ils contiennent, est
la cause de la circulation des humeurs, et conséquemment
de la vie animale. Le défaut de l'une de ces
deux actions ou de la réaction en arrête
le cours
L'état des vaisseaux dans lesquels
le cours des humeurs est arrêté ou ralenti,
est nommé obstacle. "
C'est donc par la présence de cet obstacle que
survient la maladie :
" Les cause immédiates de toutes les maladies,
internes ou externes, supposent le défaut ou
l'irrégularité de la circulation des humeurs
ou des obstructions de différents ordres de vaisseaux.
"
Cependant, ces doctrines mécanistes et humorales
écartent négligemment la question de l'âme,
réduisant l'organisme à une machine hydraulique
ou à une cornue. Par réaction à
cette vision cartésienne, E. STAHL suggère
le primat de l'âme dans l'entretien et le finalisme
de la vie organique. MESMER est en parfaite sympathie
avec le père du " phlogistique ". L'âme
de STAHL s'identifie avec la " Nature " d'HIPPOCRATE.
L'action du médecin est donc d'aider la nature
dans le rétablissement harmonieux de la circulations
des liqueurs, qu'elles soient humorales ou animales.
La large place accordée aux troubles circulatoires
envisage l'inflammation congestive comme un effort de
la nature pour éliminer l'obstacle. La fièvre
est donc une réaction naturelle, une manifestation
de l'âme pour résister à l'atteinte
de la maladie. Ce sont les notions antiques de crise,
de paroxysme, de coction, de dépôt, de
récidive et de jour critique qui sont à
la base de la thérapeutique de MESMER La nécessité
de la " crise " dans la cure magnétique
est ainsi créditée de l'autorité
du père de la médecine. La douleur et
l'ensemble de la symptomatologie algique s'inscrit donc
dans le même schémas : comme les élèves
de l'école de COS, il considère la douleur
comme le cri de la Nature
" HIPPOCRATE paraît avoir été
le premier et presque le seul qui ait saisi le phénomène
des crises dans les maladies aiguës. Son génie
observateur l'avait conduit à reconnaître
que les divers symptôme n'étaient que les
modifications des efforts que la Nature faisait contre
ces maladies. "
L'action du magnétisme étant selon sa
théorie IMITATIVE la voix de la Nature, la douleur,
à l'image des secousses telluriques ou des éruptions
volcaniques en est son expression paroxystique :
" Cette loi est si vraie et si générale,
poursuit-il, que d'après l'expérience
et l'observation, la plus légère pustule,
le plus petit bouton sur la peau, ne se guérissent
qu'après une crise. "
La symptomatologie en découle. Elle est définie
à partir de la notion de " jour critique
".
" HIPPOCRATE, par les symptômes les plus
opposés en apparence, au lieu d'être déconcerté,
pronostiquait la guérison ; son assurance était
fondée sur l'observation de la marche périodique
des jours qu'il appelait critiques. "
Le " jour critique " indique le moment seuil
ou la Nature tente d'éliminer l'obstacle au bon
écoulement des fluides. Cette lutte de la Nature
contre la maladie naissante se traduit de façon
douloureuse sous forme de crise. Cette douleur est définie
selon MESMER comme le " symptôme critique
", tandis que les manifestations provoquées
par l'obstacle lui-même contre le cours de la
Nature est le " symptôme symptomatique "responsable
de la maladie.
" Cet effort est appelé crise, et tous
les effets qui résultent directement de cet effort,
sont appelés les symptômes critiques
tandis
que les effets provenant de la résistance contre
cet effort de la Nature, sont dits les symptômes
symptomatiques et forment ce qu'on doit appeler la maladie.
"
La " crise ", en tant qu'expression aiguë
du corps est donc selon MESMER le signal d'alarme permettant
de diagnostiquer et de traiter la maladie. La douleur
est au cur de sa thérapeutique puisqu'elle
devient l'objectivation de " l'inflammation magnétique
animale ". Cette notion traditionnelle de "
crise " est assez proche de la notion de "
spasme " défendue par un de ses maîtres,
Friedrich.HOFFMANN. Spasme et atonie étant liés
au système neuromusculaire, il est logique que
MESMER s'y intéresse et cherche à intégrer
cette théorie dans son système du feu
invisible.
La ressemblance entre ces deux auteurs est frappante
lorsqu'on les écoute définir la vie organique.
" C'est, selon F. HOFFMANN, un mouvement de circulation
du sang et des autres liqueurs produit par la systole
et la diastole du cur et des artères, ou
pour mieux dire de tous les vaisseaux, de toutes les
fibres, entretenu par l'abord qui s'y fait du sang et
des esprits. "
MESMER reprend en bon élève :
" C'est à cette faculté, appliquée
au mécanisme particulier du cur, que nous
devons le mouvement de systole et diastole de ce viscère
hydraulique et de toutes les artères.
Le jeu de la dilatation et de la contraction des vaisseaux
sur la liqueur qu'ils contiennent, est la cause de la
circulation des humeurs, et conséquemment de
la vie animale. "
Le lien analogique entre la contraction musculaire et
le jeu alternatif d'attraction et répulsion observé
dans le magnétisme ne peut que servir sa thèse.
Le glissement théorique se fait vers l'école
mécanique de Albrecht Von HALLER qui a vraisemblablement
été aussi un de ses enseignants(université
de GOTTINGEN) afin de rectifier sa doctrine de l'irritabilité
et d'apporter un éclaircissement à la
symptomatologie aiguë et chronique développée
par F. HOFFMANN. C'est en greffant habilement la mécanique
Hallérienne de la physiologie musculaire sur
son système pneumatique spécifique au
système nerveux que MESMER introduit sa théorie
du " feu invisible ".
Douleur et " inflammation magnétique animale
"
Sa " magnéto physiologie " est tout
aussi baroque que sa symptomatologie de la " crise
". En intégrant la théorie de l'irritabilité
neuromusculaire proposée par A.VON HALLER et
la dynamique fluidique des esprits animaux de E. STAHL,
il arrive à authentifier son agent le "
feu invisible " comme source de vie et support
de l'âme.
La contraction musculaire autonome observée par
son maître sur un organe isolé est une
propriété de la nature appelée
" irritabilité " Cette irritabilité
est due, selon MESMER, à l'effet alternatif de
l'Intention et de la Rémission définis
dans son premier mémoire de 1779. Ce double effet
alternatif de tension et de relâchement est analogue
aux raccourcissement et aux allongements de la fibre
musculaire lors de sa contraction. Les diastoles et
systoles du cur entrevues précédemment
selon la thèse d'HOFFMANN en sont l'expression
centrale.
" L'irritabilité ", en tant que "
ressort commun " ou principe vital définit
par HALLER est remaniée par MESMER par analogie
avec le magnétisme naturel :
" C'est ainsi et par les mêmes causes, que
l'irritabilité est naturellement augmentée
ou diminuée; en sorte que le cours et le développement
dans les maladies, et même leur guérison,
que l'on attribue vaguement à la Nature, sont
réglés et déterminés par
cette influence ou par ce que j'appelle magnétisme
naturel. "
Se servant de sa théorie IMITATIVE, il propose
sa théorie du " feu invisible " pour
mettre au point sa thérapeutique magnétique
appliquée à l'homme et faire ainsi le
saut analogique du magnétisme naturel au magnétisme
animal :
" Mais comme cette opération de la Nature,
quoique générale, ne peut devenir utile
qu'aux êtres qui y sont particulièrement
disposés, il me restait à découvrir
et à reconnaître les lois et le mécanisme
intime des procédés de la Nature, afin
de savoir l'imiter et d'en faire l'application renforcée
et graduée
"
L'idée de tonicité spécifique
au tonus musculaire devient alors cruciale pour renforcer
ce feu magnétique appliqué à l'homme.
MESMER poursuit en se référant à
la théorie du calorique :
" Comme le feu, par un mouvement tonique déterminé,
diffère de la chaleur, ainsi le magnétisme,
dit animal, diffère du magnétisme naturel.
"
Le " mouvement tonique " n'est rien d'autre
que l'élan vital, la " force de l'âme
" qui mobilise et entretient la vie. Cette conception
est d'inspiration animique. E. STAHL, père du
" phlogistique ", explique la cohésion
et la forme des organismes par un principe directeur,
l'âme, distribué sous forme d'un réseau,
celui des fluides animaux. En l'absence d'examen microscopique,
l'histologie nerveuse est encore balbutiante et la thèse
animique est fort séduisante. Par sa vision téléologique
de la conservation et de l'entretien des forces vitales,
elle est adoptée par les cartésiens comme
par les newtoniens.
Utilisant la théorie IMITATIVE, MESMER assimile
ce " mouvement tonique " du feu magnétique
au mouvement tonique de la fibre musculaire. La contraction
musculaire naturelle est analogue au flux et au reflux
des ondes magnétiques naturelles. Elle est locale
et entretient la vie végétative. Le magnétisme
naturel est intrinsèque à la matière
organisée ; il est responsable du mouvement de
marée ; il est présent de façon
analogique dans la fibre musculaire comme dans tout
tissus contractile responsable du mouvement. Cependant,
ce mouvement subtile ne peut pas être perçu
consciemment et contrôlé volontairement.
Imitant la théorie du calorique, il suggère
la nécessité d'une excitation appliquée
localement pour échauffer par frottement cette
fibre qui a perdu son magnétisme naturel.
" Enfin, les facultés de l'homme sont manifestées
par les effets du magnétisme, comme les propriétés
des autres corps sont développées par
les procédés du feu gradué employé
par la chimie. "
L'entretien de cette chaleur magnétique ravive
le magnétisme naturel, puis par résonance
le magnétisme animal, c'est à dire le
mouvement des fluides animaux circulant le long des
nerfs sensoriels connectés sur cette fibre. MESMER
poursuit son explication :
" La chaleur est dans la Nature ; sans être
feu, elle consiste dans le mouvement intestin d'une
matière subtile
Le feu produit presque à
l'instant, et dans la plupart des circonstances, les
effets qu'on obtient de la chaleur que par la durée
du temps et avec le concours des causes particulières.
Et voilà comment le magnétisme naturel
diffère du magnétisme animal dont il s'agit
ici. "
Par analogie avec le péristaltisme musculaire,
le péristaltisme magnétique " enflamme
" l'organe associé : la répétition
régulière et l'accélération
de ce mouvement alternatif de frottement le long des
ramifications nerveuses déclenche l'apparition
de contractions musculaires, de spasmes de plus en plus
violents traduisant l'irruption de secousses magnétiques
analogues aux secousses sismiques. Ces secousses résonnent
en profondeur et se répercutent sur l'organe
sous-jacent obstrué.
" L'action la plus immédiate du magnétisme
ou de l'influence de ce fluide, est de ranimer et de
renforcer l'action de la fibre musculaire par un mouvement
accéléré, tonique et analogue à
la partie organique à laquelle elle appartient.
"
L'irruption de ces spasmes est symptomatique de la
" crise "(symptômes critiques), c'est
à dire de l'éveil des forces vitales.
La vie, l'âme, la Nature est ainsi ravivée.
A terme, "l'inflammation magnétique animale
" peut embraser la " chaudière magnétique
" et propager ce " feu invisible " au
niveau central par le biais du réseau nerveux.
La " crise " devient alors très douloureuse
et le magnétiseur doit rétablir l'équilibre
magnétique afin d'éviter " l'incendie
".
Grâce à cette explication métaphorique
qui enjambe à la fois les théories du
calorique et de l'animisme, MESMER s'échappe
de la thèse mécaniste de A.VON HALLER
qui élimine le recours à ce fluide invisible
en prétextant l'existence innée de cette
force vitale dans le muscle comme " vis insita
". Il rejoint d'une certaine façon les thèses
vitalistes de l'école de MONTPELLIER et plus
particulièrement celles de Paul-Joseph BARTHEZ
qui donne le nom de " principe vital " à
ce " mouvement tonique ". Il conserve cependant
la thèse animiste de E.STAHL par sa vision pneumatique
de la neurophysiologie. Le " mouvement tonique
" de E.STAHL est selon MESMER un " feu invisible
" d'origine magnétique, fluidique, ondulatoire,
circulant le long du réseaux nerveux, raison
pour laquelle il irradie autour de lui en stimulant
les sens et en embrasant l'espace et la matière
environnante :
"
l'homme possède des propriétés
analogues à celles de l'aimant ; qu'il est doué
d'une sensibilité par laquelle il peut être
en rapport avec les êtres qui l'environnent, même
les plus éloignés ; et qu'il est susceptible
de se charger d'un ton de mouvement, qu'il peut à
l'instar du feu, communiquer à d'autres corps
animés et inanimés "
Grâce à cette " inflammation magnétique
animale", l'irritabilité est restaurée,
l'obstacle à la libre circulation des humeurs
est consumé, le mouvement harmonieux des liquides
est rétablit, les organes sont purifiés.
Selon ce schémas, la douleur est donc nécessaire,
car résultant d'un excès de combustion
de ce feu invisible entretenu afin d'évacuer
l'obstacle à la libre circulation des humeurs.
Pour rétablir la santé, il s'agit donc
selon MESMER :
" 1° De savoir provoquer et entretenir par
tous les moyens possibles ce feu et d'en faire l'application.
2° De connaître et lever les obstacles qui
peuvent troubler ou empêcher son action, et l'effet
gradué qu'on cherche à obtenir dans le
traitement.
3° De connaître et de prévoir la marche
de leur développement pour en régler et
en attendre avec fermeté le cours jusqu'à
la guérison.
Voilà à quoi se réduit généralement
la découverte du magnétisme animal, considéré
comme moyen de préserver des maladies et de les
guérir ".
La statique, la locomotion, et la plupart des fonctions
physiologiques sont ainsi conservés grâce
à cette chaudière magnétique ramifiée
à différents étages à l'intérieur
du corps.
En révisant le concept d'irritabilité
définit par A.VON HALLER, MESMER rectifie du
même coup la symptomatologie aiguë et chronique
développée par F. HOFFMANN qui voyait
dans le spasme l'expression même de la douleur,
l'atonie caractérisant la chronicité Le
spasme neuromusculaire résultant de l'obstruction
à l'écoulement des liqueurs correspond
en fait à la " crise symptomatique "
définie par MESMER. Il ne faut pas lutter contre
la Nature en prescrivant des calmants, fortifiants,
évacuants et altérants. Il faut au contraire
l'encourager, la laisser s'exprimer :
" D'ailleurs, remarque MESMER à ce titre,
on a lieu de regretter que la médecine ignore
encore le développement naturel et nécessaire
de la plupart des maladies chroniques : c'est en s'y
opposant par des remèdes qu 'elle en trouble
la marche, en arrête le cours, et très
souvent en avance le terme par une mort prématurée.
"
Tonicité de l'âme, stimulation du "
principe vital ", voix de la Nature d'HIPPOCRATE,
" crise symptomatique ", ces diverses thérapeutiques
concourent à simplifier considérablement
le traitement de la maladie en encourageant la manifestation
de la douleur. Ce signal corporel est le meilleur ami
du médecin pour établir son diagnostic.
Il clame à haute voix les désordres internes.
La douleur est déjà au centre de cette
première médecine psychosomatique.
" L'inflammation magnétique animale "
participe en tant que agent de stimulation calorique
à l'ensembles des médications administrées
afin de " ranimer les forces vitales " : telles
sont les frictions, la flagellation, l'urtication, la
cautérisation. L'utilisation des vésicatoires
contribuait selon le principe hippocratique à
détourner le cours de la maladie en produisant
une douleur à distance ou en réveillant
la nature engourdie. Des échauffants, des caustiques,
des rubéfiants(à base d'orties) étaient
appliqués pour créer une dérivation
ou vivifier localement une perte de sensibilité
ou de motricité. L'acupuncture survient précisément
à cette époque en revendiquant les mêmes
principes thérapeutiques que ces médecine
vitalistes ou psychosomatiques. Les moxa et les punctures
sont chargées de stimuler l'élan vital
et d'en harmoniser son écoulement. Médecine
magnétique et médecine chinoise se rencontrent
à un moment où la traditionnelle doctrine
du " feu invisible " laisse la place au futur
concept d'énergie(calorique, électromagnétique,
mécanique et plus tard atomique).
Il reste qu'en regard des doctrines relatives à
la neurophysiologie, " l'inflammation magnétique
animale " apparaît comme une interprétation
personnelle de l'hypothèse proposée au
début du siècle par Thomas WILLIS suggérant
la présence d'un éther animal circulant
dans l'arborisation du réseau nerveux. En effet,
cherchant à expliquer le mouvement réflexe,
T. WILLIS voulait alors se démarquer du modèle
de DESCARTES pour proposer un modèle pyrotechnique
très proche du modèle magnétique
de MESMER :
" L'esprit animal, selon lui, est lumière
en attendant d'être feu. Son transport est de
l'ordre de l'allumage et son effet de l'ordre de la
déflagration, les nerfs ne sont plus, dans cette
" physiologie, des cordes ou des canalisations,
ce sont des mèches. "
Reprenant dans son Discours ce modèle d'explications
des mouvements involontaires, MESMER a fait sienne cette
attente d'un des pères de la neurophysiologie
en y greffant habilement la thermodynamique de son "
feu magnétique ". Il présente ainsi
à ses pairs une théorie fort séduisante
du mouvement automatique alors que l'arc réflexe
neurosensoriel médullaire n'est pas encore démontré.
Il arrive à intégrer à la fois
la thèse chimique du calorique défendue
par LAVOISIER et celle du défunt " phlogistique
"sans réussir à assimiler le "
feu électrique " qui reste son adversaire
officiel ; il souligne dans son mémoire de 1799
:
" Cela peut suffire pour démontrer qu'on
ne doit pas confondre le magnétisme avec les
phénomènes qui ont pu donner lieu à
ce qu'on veut appeler l'électricité animale
"
Sa " magnéto physiologie " du système
neuromusculaire va cependant être sérieusement
" consumée " par l'électrophysiologie
de GALVANI. Le " feu électrique " va
s'imposer comme doctrine majoritaire et le " magnétisme
animal " devra céder la place à "
l'électricité animale ".. L'identité
céleste de la foudre animale circulant dans le
réseau nerveux est bien plus élogieuse
et gratifiante pour la " Machine Humaine "
que ce tellurisme sous-terrain invisible résonnant
à l'intérieur de l'âme.
Le marquis de PUYSEGUR, premier disciple provincial
du maître et fervent apôtre du magnétisme
animal en sera le premier dissident en s'éloignant
de la thèse magnétique au profit de la
thèse électrique :
" D'après cet aperçu, indique-t-il
en introduction de ses Mémoires, l'homme, ainsi
que tout ce qui existe, se trouve aussi saturé
à sa manière du fluide universel, et peut
être considéré comme une machine
électrique animale, la plus parfaite qui existe
Par tout ce que je viens de dire, on peut conclure que
si la base de mon système est vraie, l'homme
n'a besoin d'aucun accessoire pour agir sur ses semblables
d'une manière salutaire, notre électricité
animale tendant toujours à se porter où
notre volonté la dirige. "
Cet aristocrate du magnétisme mène tambour
battant ses expériences sur ses sujets pour objectiver
la différence entre " l'électricité
animale " et le " magnétisme animal
" Parmi ceux-ci, le célèbre JOLY
est ainsi chargé grâce à une bouteille
de LEYDE :
" JOLY était celui qui, par quelques connaissances
de la chose, pouvait me satisfaire le plus. Je le fis
communiquer, sans être isolé, au conducteur
de ma machine, et fis tourner le plateau ; alors il
me dit qu'il sentait de cette manière circuler
le fluide en lui ; que cela ne lui faisait aucun mal
; et que ce qu'il ressentait ressemblait, sans être
aussi fort, à ce qu'il éprouvait autour
des réservoirs magnétiques. "
Le maître lui-même témoigne de son
embarras à propos de la nature de la douleur
déclenchée par " l'inflammation magnétique
" ; il avoue dans ses premiers écrits :
" Quant à la douleur qu'excite la magnétisation,
elle varie ; elle est tantôt déchirante,
tantôt brûlante, tranchante, analogue aux
secousses électriques, etc. "
Il persiste donc une sérieuse ambiguïté
entre les effets " inflammatoires " perçus
par le patient lors de l'électro choc et ceux
rapportés lors du " magnéto choc
" Les effets produits par le " feu magnétique
" sont tellement voisins de ceux du " feu
électrique " à petite dose que le
Marquis de PUYSEGUR abandonne la baguette de fer pour
la baguette électrostatique en verre :
" Le rapprochement que j'ai trouvé entre
les effets électriques et ceux du magnétisme
animal, m'ont conduit à me servir plutôt
de baguettes de verre pour toucher mes malades, que
de baguettes de fer, que l'on emploie ordinairement
".
Il reste que l'effet observé le plus couramment
par les sujets comme par les opérateurs est bien
celui d'une inflammation. Dans la plupart des cures,
la douleur ressentie lors de la crise est d'ordre thermique.
La " marée magnétique " est
bien perçue comme un embrasement progressif suscitant
picotements, démangeaisons, chaleur, brûlures.
La crise s'accompagne le plous souvent de fièvre.
MESMER rapporte ainsi cette observation sur sa première
patiente, la jeune OESTERLINE après lui avoir
appliqué les aimants fabriqués par le
R. Père HELL :
" La malade ayant eu une rechute au mois de juillet
dernier, je lui attachai aux pieds deux aimants évasés,
et un autre en forme de cur sur la poitrine. Elle
souffrit aussitôt une douleur brûlante et
déchirante, qui montait des pieds jusqu'à
la crête des os des îles, où elle
s'unissait à une douleur pareille qui descendait
d'un coté de l'endroit de l'aimant attaché
sur la poitrine, et remontait de l'autre à la
tête, où elle se terminait au sommet. Cette
douleur, en se dissipant, laissa dans toutes les articulations
une chaleur brûlante comme le feu. "
Lors d'une confrontation devant trois membres de la
Faculté commis par D'ESLON pour attester l'authenticité
de son agent, MESMER rapporte quatre expériences
dont les deux suivantes :
" Faite sur M.VERDUN,
La direction de mon
fer lui occasionna tremblement, chaleur au visage, suffocation,
sueur et défaillance. Il tomba sur un canapé.
"
" Faite sur M. le Chevalier de CRUSSOL, venu comme
témoin ;
M. Le Chevalier de CRUSSOL ayant
saisi un des intervalles entre les expériences
précédentes, m'avait prié de le
toucher, et je lui avais occasionné dans le côté
une douleur accompagnée de chaleur si sensible
qu'il avait engagé la Compagnie à s'en
assurer en portant la main. "
Enfin, parmi les pièces justificatives présentées
à la fin de ce traité historique, on peut
lire dans la guérison de M. le Chevalier du HAUSSAY
:
" J'ai eu des crises qui commencèrent par
un malaise général, et furent suivies
d'un froid excessif, comme si des filets de glace ma
sortaient de la chair. A près cela un chaud violent
sans fièvre qui se termina par une sueur d'odeur
fétide, quelquefois si abondante que je traversais
mes matelas ; "
S'expliquant sur les effets ressentis lors de la magnétisation
de ses somnambules, le Marquis de PUYSEGUR précise
dans ses célèbres " Mémoires
" :
" La seule sensation que j'éprouve en magnétisant,
est relative à l'effet que je produis sur un
malade : s'il est susceptible des effets magnétiques,
je sens une chaleur plus ou moins légère
dans la main, et un attrait plus ou moins grand à
magnétiser. "
Un autre pionnier du magnétisme animal, le Marquis
TARDY de MONTRAVEL, auteur et expérimentateur
resté dans l'ombre de MESMER et du Marquis de
PUYSEGUR nous apprend d'après le témoignage
de sa patiente dans son " Essai sur la théorie
du somnambulisme " :
" Mademoiselle N.. dormait d'un profond sommeil
magnétique très tranquille. J'armai une
petite machine électrique portative dont je m'étai
muni à dessein ; et n'osant d'abord me hasarder
à électrifier ma malade, je me contentai
de tirer moi-même l'étincelle, étant
à environ deux pieds de distance d'elle.
L'effet fut aussi prompt qu'étonnant : je vis
ma malade tomber tout à coup dans un accablement
si grand, que je la crus prête à s'évanouir.
Je me hâtai de la magnétiser avec beaucoup
de vitesse, de la tête aux pieds, afin de rendre
au fluide nerveux son cours naturel; et ce ne fut qu'après
une demi-heure de travail, que je parvins à la
rappeler un peu à elle.
Je la questionnai pour lors sur ce qu'elle venait d'éprouver.
Je ne sais, ma dit-elle, ce que vous avez voulu faire,
mais vous m'avez fait beaucoup de mal : il m'a semblé
qu'on me donnait de grands coups de massue sur les bras,
sur les jambes, sur le crâne, et sur toutes les
jointures : je vois bien à présent que
vous avez fait circuler dans moi un nouveau fluide différent
du nôtre. Je vois ce nouveau fluide sortir par
toutes mes jointures, à mesure que vous magnétisez.
"
Ces grands coups de massue n'évoquent-ils pas
les secousses convulsives déclenchées
par le " feu magnétique " de MESMER
? Ces spasmes douloureux sur toutes les jointures ne
sont-ils pas semblables à ceux décris
lors de la " crise " ? Le " magnétisme
animal " de MESMER ne se rapprocherait-il pas de
" l'électricité animale " de
son apôtre dissident, le marquis de PUYSEGUR ?
La crise dite " magnétique " ne serait-elle
pas en définitive le résultat d'une saturation
électrique localisée au niveau des zones
de résistance qui font obstacle à la circulation
du " courant " ?
Lors des premières passes magnétiques
sur un malade, le Marquis de PUYSEGUR fait cette remarque
troublante :
"
et souvent, dès la première
fois, on lui occasionne une crise, laquelle d'après
les phénomènes qu'elle présente,
doit s'appeler crise magnétique. C'est alors
qu'on voit la preuve de la similitude exacte qu'il y
a entre l'électricité et le magnétisme
: des effets analogues à l'électricité
artificielle, on passe à ceux analogues an magnétisme
minéral
"
MESMER remarque de façon toute aussi troublante
le même appariement de ces deux fluides sans en
déduire qu'il s'agit en fait du même phénomène
:
" J'ai trouvé, poursuit-il à la
suite de la cure de la jeune OESTERLINE, deux moyens
de renforcer si promptement le magnétisme, que
la malade, au lieu d'une douleur déchirante et
brûlante, qui suit ordinairement l'application
de l'aimant, sentit des secousses douloureuse qui se
succédaient régulièrement et rapidement,
comme dans l'électrisation, et qui, des faisant
sentir aux articulations des bras, du col et enfin à
la tête, devinrent d'autant plus vives, qu'elles
étaient plus éloignées. "
Il observe le même phénomène d'induction
que dans l'électrisation à distance, supposant
pas qu'il s'agit de l'action magnétique. Les
douleurs ne sont pas celles d'une massue mais d'une
barre de fer :
" J'excitai dans la malade, sans aucune communication
directe et dans un éloignement de huit à
dix pas,
une douleur aussi vive que si on l'eût
frappée avec une barre de fer. "
" L'inflammation magnétique " ne se
déclencherait alors qu'à la suite d'une
" inflammation électrique " suffisante
pour déclencher la " crise ", de la
même façon qu'un courant électrique
induit un courant magnétique lorsqu'il traverse
une résistance avec un voltage suffisant. Le
" mouvement tonique " serait en quelque sorte
" l'ampérage physiologique de chaque tempérament
". Le magnétiseur jouerait à la fois
le rôle de générateur et de galvanomètre
pour apprécier la résistance électromagnétique
de l'organe malade afin de la brûler et rétablir
ensuite un courant continu.
Bien entendu, cette réciprocité entre
les deux fluides (ou disons les deux courants) ne pouvait
être appréhendée avant la découverte
du savant danois Hans Christian OERSTED. L'aimant et
la foudre sont encore distinct comme deux frères
jumeaux. L'électro-aimant n'est pas encore né,
mais MESMER en est certainement l'incarnation vivante.
Il serait ainsi l'inventeur de la " dynamo humaine
".
L'induction de " l'inflammation électrique
"pourrait être provoquée par les mouvements
alternatifs du magnétiseur effectuant ses passes
rythmiquement le long des bobinages nerveux qui circulent
dans le corps. La " marée électrique
" induite consume lors de la " crise "
l'obstacle qui fait " résistance "
au passage de cette " inflammation " (ou disons
du courant) suscitant des douleurs aiguës analogues
à celles d'une décharge électrique.
L'objet de la maladie étant ainsi éliminé,
le patient recouvre la santé mais une sensibilité
électromagnétique induite est apparue.
Cette hypothèse tirée des écrits
de MESMER, de PUYSEGUR, et de TARDY de MONTRAVEL nous
apporte une éventuelle explication sur la "
crise végétative " ou " somnambulique
" Ayant atteint ce seuil " critique "
définit par MESMER, " l'inflammation électromagnétique
" induite lors de la " crise " peut s'amplifier.
Si elle et entretenue, comme dans une bobine électromagnétique,
elle peut alors s'embraser. Le champ de cette"
inflammation magnétique animale" peut se
propager à tout objet ayant un magnétisme
naturel tel que la végétation. Ecoutons
le marquis de PUYSEGUR en donner son explication :
" Le printemps passé, mon traitement se
faisait autour d'un arbre : le mouvement végétal
alors venant prêter une force de plus à
l'électricité animale, il résultait
de cette action, combinée sur les individus qui
y étaient soumis, des effets plus analogues encore
à notre système, que ceux qui s'obtiennent
ordinairement dans les traitements magnétiques
ordinaires. "
" L'inflammation magnétique " et ses
répercussions sur le " sens interne "
Contrairement à " l'inflammation Mesmérienne
", " l'inflammation Puysegurienne " est
indolore, calme, et sereine. Elle en est le reflet complémentaire
et antagoniste, ce qui semble confirmer notre intuition
d'une " inflammation magnétique "induite
succédant à " l'inflammation électromagnétique
" mesmérienne. MESMER l'annonce lui-même
en soutenant que cet état de " crise somnambulique
"correspond aux maladies chroniques survenant à
la suite de la " crise " douloureuse appliquée
dans le cas des maladies aiguës.
" D'après ma théorie sur les "crises,
c'est en observant avec plus d'attention le développement
aussi négligé que contrarié des
maladies chroniques, que j'ai reconnu le phénomène
d'un sommeil critique, dont les modifications infiniment
variées se sont montrées assez souvent
à mes yeux, pour ouvrir une nouvelle carrière
à mes observations sur la nature et les propriétés
de l'homme. "
Le marquis de PUYSEGUR insiste également sur
la nécessité de la maladie chronique comme
conditionnement préalable à l'apparition
de la " crise somnambulique ". L'état
de santé est un état neutre, sans polarité
électromagnétique ne permettant pas d'induire
" l'inflammation magnétique " de la
" crise somnambulique :
" Il existe encore une particularité bien
remarquable dans l'état de crise magnétique
; c'est que la perfection de cette sensation, dont nous
ne pouvons nous faire une idée, n'existe véritablement
que lorsque les individus sont malades : une fois guéris,
s'ils continuent à tomber en crise, ils ne sont
plus bons à consulter sur les maladies des autres
; ils avouent alors qu'ils ne sentent plus rien
"
Selon MESMER, l' explication de la théorie
du " feu invisible " s'applique à la
" crise " somnambulique qu'il définit
comme " sommeil critique ", équivalent
du " symptôme critique " à l'état
de veille. Il s'agit, selon lui, d'un palier intermédiaire
oscillant entre l'état de sommeil et l'état
de veille :
" L'état de crise dont je parle étant
intermédiaire entre la veille et le sommeil parfait,
il peut se rapprocher plus ou moins de l'une ou de l'autre
; il est susceptible par là de divers degrés.
Si cet état est plus près de la veille,
il participe alors de la mémoire et de l'imagination
; il éprouve les effets des sens externes
Mais
lorsque cet état est le plus rapproché
du sommeil, les assertions des somnambules étant
alors le résultat des impressions reçues
directement par le sens interne à l'exclusion
des autres, on peut les regarder comme fondées
dans la proportion de ce rapprochement. "
Ce palier intermédiaire s'observe donc en cas
d'application et d'entretien prolongé de la cure
électromagnétique sur un malade chronique.
Il est extrêmement fugace ordinairement, mais
l'induction électromagnétique semble le
stimuler, voir l'amplifier. Il est donc vraisemblable
que MESMER ait connu accidentellement la " crise
" somnambulique avant son élève PUYSEGUR.
S'il ne l'a pas révélé dans ses
précédents écrits, c'est qu'il
pressentait que cette seconde " crise " échappait
au seul champ médical et risquait de déborder
sur le plan irrationnel de la religion. Ies mésaventures
de son illustre prédécesseur J.B.VAN HELMONT,
avec le Saint Siège l'incitaient à développer
l'aspect médical plutôt que l'aspect spirituel,
favorisant ainsi une recherche scientifique susceptible
de légitimer sa découverte. Il est vraisemblable
que MESMER ait lui-même auto expérimenté
cet état lors de sa transe sylvestre à
la veille de son départ pour la France et qu'il
se soit senti investi de ce rôle de " messager
"céleste annonciateur d'une Bonne Parole
révolutionnaire. Il n'a pas dû être
surpris de la découverte de son élève,
lui laissant le soin d'évangéliser les
campagnes en se soustrayant ainsi à la Sainte
Inquisition. Sa seule ambition, en tant que précurseur
de la médecine psychosomatique, a été
de réintégrer habilement l'âme humaine
dans le champ de l'analyse scientifique pour en faire
une véritable discipline médicale :
" En un mot, je dois désirer que l'on fasse
mieux que moi. Il suffira toujours à ma gloire
d'avoir pu ouvrir un vaste champ aux calculs de la science,
et d'avoir en quelque sorte tracé la route de
cette nouvelle carrière. "
PUYSEGUR montrant du doigt le magnétisme végétal
jette un discrédit sur le baquet et les "
chambres de crise ". Il ouvre un nouveau champ
d'exploration beaucoup plus vaste qui est celui de la
Nature elle-même. Il reprend l'Homme baquet de
la Jérusalem intellectuelle et le baptise dans
ce " feu invisible " universel offert par
la Nature. Il se veut bien entendu le digne héritier
de MESMER. Il apparaît comme son " fer de
lance " dans l'investigation psychique rationnelle.
N'ayant pas de censure ordinale, il s'engage "
tambour battant " dans ce nouveau " Trafalgar
" scientifique.
Il prend donc le relais ambré de son maître
et actionne à tour de bras l'électroaimant
animal afin d'en observer scrupuleusement les effets
sur la foule de sujets expérimentaux conditionnés
par l'orme du village. En expérimentateur rigoureux,
il enregistre méticuleusement le détail
de ses cures à travers la rédaction d'une
liste impressionnante de procès verbaux. Il semble,
d'après lui, que " l'inflammation magnétique
" végétale ne supprime pas la douleur
organique mais induit plutôt une analgésie,
voir une anesthésie :
" Ce n'est pas que dans cet état les individus
malades ne souffrent quelquefois d'une manière
inouïe ; je dis plus, leur guérison ne peut
s'obtenir sans souffrances ; mais alors on pourrait
dire que, sous l'empire bienfaisant de la NATURE, leur
corps seul souffre, sans que leur âme en soit
altérée. "
" L'inflammation magnétique " est
donc obtenue graduellement chez PUYSEGUR comme chez
MESMER Le passage par la " crise mesmérienne3
est obligatoire pour obtenir la guérison des
maladies aiguës. Ce passage est également
obligatoire pour soigner les maladies chroniques et
pour atteindre la palier somnambulique :
" Tout ce qui s'appelle convulsions ne doit être
qu'un passage éphémère entre les
mains du magnétiseur ; et l'état de crise,
au contraire, est un état calme et tranquille,
qui n'offre aux regards sensibles que le tableau du
bonheur et du travail paisible de la nature pour rappeler
la santé. "
Le marquis fait écho à MESMER qui déclare
à propos de la distinction entre maladies aiguës
et chroniques :
" Les maladies aiguës sont, à l'égard
des chroniques, ce que le cours de la vie d'un insecte
qu'on nomme éphémère, est au cours
de la vie des autres animaux
"e
Il y aurait en quelque sorte une " physique quantique
" de " l'inflammation électromagnétique
animale ".
En effet, plus l'opérateur effectue ses passes
sur son sujet, plus il actionne le bras de l'électroaimant
formé par ce " couple ", plus la circulation
de " l'inflammation électrique " initiale
est rapide, plus la sensibilité magnétique
est augmentée jusqu'à atteindre un seuil
" critique " rétablissant un courant
continu. Si le bras de cet électroaimant est
encore tourné, la sensibilité magnétique
atteint un nouveau seuil " critique " qui
n'est plus organique mais psychique. L'orage électromagnétique
déclenché par la " crise " provoque
une sorte de commotion cérébrale. La sensation
ordinaire perçue consciemment comme dans le galvanisme
s'efface devant une sensation microscopique, à
peine perceptible.
" On peut les comparer, souligne MESMER à
propos des somnambules, à cet égard à
un télescope dont l'effet varie comme les moyens
de l'ajuster. "
En langage électrique, nous pourrions dire que
le voltage devient suffisant pour déclencher
une perturbation électromagnétique de
nature ondulatoire : l'effet photoélectrique
dont la longueur d'onde passerait en l'occurrence du
domaine visible au domaine de l'invisible. Le somnambule
devient une " caisse de résonance ",
une sorte d'antenne réceptrice et émettrice
aux signaux sensoriels de fréquence microscopique
et macroscopique.
" Dans cet état de crise, précise
MESMER
leurs sens peuvent s'étendre à
toutes les distances et dans toutes les directions,
sans être arrêtés par aucun obstacle.
"
L'irradiation lors de la crise somnambulique n'est
plus extériorisée comme dans " l'inflammation
magnétique mesmérienne ", mais intériorisée.
Le champ d'application n'est plus celui de la sensibilité
extéroceptive mais celui d'une sensibilité
intéroceptive plus englobant. La " crise
" somnambulique se manifeste par une suspension
brutale de l'état de veille qui se poursuit par
un nouvel état de " super veille ".
Le marquis de PUYSEGUR rapporte ainsi la première
crise de VICTOR :
" Après l'avoir fait lever, je le magnétisai.
Quelle fut ma surprise de voir, au bout d'un demi-quart
d'heure, cet homme s'endormir paisiblement dans mes
bras, sans convulsion ni douleur ! Je poussai la crise
; ce qui lui occasionna des vertiges : il parlait, s'occupait
tout haut de ses affaires. "
Si l'effet photoélectrique produit par la "
crise mesmérienne " est du domaine du visible,
du diurne, du volontaire, l'effet photoélectrique
produit par la " crise somnambulique " est
du domaine de l'invisible, du nocturne, de l'involontaire.
Ce domaine sous-jacent et englobant offre au sujet magnétisé
un champ de conscience démesuré par rapport
à celui de l'état de veille. Une fois
de plus, MESMER nous suggère une remarquable
métaphore pour illustrer son propos :
" Supposons, pour un moment, un peuple qui, à
l'instar de quelques animaux, s'endorme nécessairement
au coucher du soleil, pour ne se réveiller qu'après
son retour sur l'horizon : il n'aurait aucune idée
du magnifique spectacle de la nuit et croirait l'existence
bornée aux objets sensibles pendant le jour.
Si, dans cet état, on apprenait à ce peuple
qu'il existe au milieu de lui des hommes en qui cet
ordre habituel a été troublé par
des causes de maladies, et qui s'étant réveillés
pendant la nuit, ont reconnu à des distances
infinies des corps lumineux innombrables, et pour ainsi
dire de nouveaux mondes, on les traiterait sans doute
comme des visionnaires, en raison de la prodigieuse
différence de leurs opinions. "
Cette suspension de l'état de veille n'est pas
celui du dormeur qui plonge dans la rêverie mais
celui d'un dormeur éveillé en état
" d'hyper vigilance ". Un second mode d'information
surgit lorsque le mode ordinaire d'intellectualisation
s'efface. Ce mode d'information est périphérique
et non central car il est stimulé par les sens.
Il est " satellisé " à la suite
de " l'orage magnétique ". Il suspend
le champ de conscience ordinaire en le fragmentant par
implosion en un champ de conscience extraordinaire,
disséminé dans une sorte de continuum
spatio-temporel. La perception n'est pas d'ordre intellectuelle
ou disons électrique, mais d'ordre sensorielle,
c'est à dire magnétique C'est le sens
de sa métaphore cosmoanthropocentrique, figuration
symbolique de sa zoodiaco magnéto physiologie
:
" Si l'impression des étoiles n'est pas
sensible à notre vue pendant le jour comme elle
nous l'est pendant la nuit, quoique leur action soit
la même, c'est qu'elle est alors effacée
par l'impression supérieure de la présence
du soleil ".
D'après MESMER, la perception sensorielle atteint
ici un nouveau seuil qui est celui des pré-sensations.
A propos des précognitions, il explique :
" Il faut y suppléer par les réflexions
qu'on peut faire sur les pré-sensations constantes
des hommes et surtout des animaux dans les grands évènements
de la nature à des distances inaccessibles pour
les organes apparents. "
De même, PUYSEGUR reprend fidèlement :
" Tout l'extraordinaire des prédictions
des malades dans l'état magnétique, s'évanouit
donc, en les considérant comme l'effet d'une
pré-sensation particulière et dépendante
de l'état dans lequel ils se trouvent : nier
l'existence de cette sensation parce qu'on ne l'a point
éprouvé, serait tomber dans une erreur
pareille à celle d'un aveugle de naissance, qui
dirait que le sens de la vue n'existe pas, parce qu'il
ne peut s'en faire une idée. "
Ces pré-sensations sont sous-jacentes aux sensations
ordinaires. De la même façon que la sensation
électrique est d'ordre externe, la sensation
magnétique est d'ordre interne. Comme nous l'avons
souligné précédemment, le magnétisme
animal selon MESMER sert de vecteur aux émotions,
aux sentiments, aux proprioceptions. Le " feu magnétique
animal " est perçu par " l'homme intérieur
" qui possède ce sens supplémentaire,
quintessentiel définit par MESMER comme un "
sixième sens ".
" D'après les expériences et les
observations faites, il y a de fortes raisons pour croire
que nous sommes doués d'un sens intérieur
qui est en relation avec l'ensemble de l'univers, et
qui pourrait être considéré comme
une extension de la vue ".
Il nous faut ici rappeler que " ce sixième
sens " n'est vraisemblablement pas une invention
de MESMER Une fois de plus, la théorie IMITATIVE
est appliquée avec succès pour authentifier
son agent car ses enseignants connaissaient l'hypothèse
de cet " Homme intérieur "suggéré
par SYDENHAM. Van SWIETEN admettait l'existence de ce
double intérieur pour expliquer la proprioception.
Cet homme végétatif est très proche
de " l'homme baquet " ou du somnambule magnétique
puisque Van SWIETEN considérait ces " pré-sensations
" comme des " tâches aveugles "
à la raison. Cet hermaphrodisme de la perception
se rapproche également de la conception hippocratique
de T. WILLIS pour lequel l'âme vitale ou sensitive
commune à l'homme et aux animaux se distinguait
de l'âme raisonnable. N'est-ce pas l'instinct
revendiqué précisément par MESMER
?
" C'est par l'extension ainsi expliquée
de l'instinct, que l'homme endormi peut avoir l'intuition
des maladies, et distinguer parmi toutes les substances
celles qui conviennent à sa conservation et à
sa guérison. "
Comme la plupart des adeptes de la priorité
des sensations sur l'irritation neuromusculaire dans
l'explication de la " force vitale ou de "
l'âme, l'ensemble de ces perceptions internes
se réunissent dans une gare de triage appelée
" sensorium commune ". Cet ordinateur central
est située pour les uns dans les ventricules
du cerveau, pour d'autres dans la substance blanche,
ou encore dans le cervelet. Pour les tenants de l'irritabilité,
seul compte l'arc réflexe dont le carrefour se
situe au niveau de la moelle épinière.
PROCHASKA, professeur d'anatomie et d'ophtalmologie
à Prague et à Vienne en faisait une remarquable
synthèse en distinguant les automatismes des
actes volontaires, décentralisant le " sensorium
commune " qui vient s'ajouter et englober le centre
cérébral servant seulement de support
physique. MESMER se rapproche sensiblement de cette
représentation satellisée enseignée
par ce professeur puisqu'il revendique un sensorium
commun stellaire, distribué au système
nerveux entier :
" Lorsque j'ai dit que cet organe consiste dans
l'union et l'entrelacement des nerfs, je n'ai pas entendu
que ce fût en un seul point ou un centre unique,
ni une région circonscrite, mais bien le système
nerveux en entier ; c'est à dire l'ensemble composé
de tous les points de réunion, tels que le cerveau,
la moelle épinière, les plexus et les
ganglions. "
Les iatromécanistes donnant une explication
optique analogue à la réflexion d'un miroir
au niveau du relais de la moelle épinière
pour expliquer le mouvement réflexe, MESMER imite
cette théorie en lui apportant une rectification
dont la modernité évoque étrangement
l'hologramme :
" Ces différentes parties, à l'égard
de leur fonctions, peuvent être considérées,
séparément ou dans leur ensemble,
aux
effets que produirait à nos yeux une glace exposée
à différentes directions, dont la surface
serait plus ou moins polie, terne, enveloppée
de vapeurs ou même brisée. "
On peut reconnaître dans ce dispositif holographique
une intuition géniale du monde virtuel entretenu
par l'interférence permanente de signaux sensoriels
électromagnétiques. Le langage analogique
résultant de la théorie IMITATIVE sert
de vecteur de transmission pour transformer le signal
électromagnétique en information
A l'état de veille, ces signaux sont stimulés
par des excitations externes et produisent sur l'écran
intérieur une image dont la fréquence
appartient au champ du visible. A l'état de sommeil,
ces signaux disparaissent en l'absence de stimulations
externes. Cet écran intérieur s'éteint
comme la pénombre qui envahit le ciel au crépuscule.
MESMER définit cet état crépusculaire
comme " sommeil parfait " :
" Le sommeil naturel et parfait de l'homme est
l'état où les fonctions des sens sont
suspendues ; c'est à dire, où la continuité
du sensorium commune avec les organes des sens externes
est interrompue. "
Des signaux électromagnétiques d'ordre
microscopique ou macroscopique peuvent alors impressionner
cet écran intérieur et le rallumer en
produisant une image dont la fréquence appartient
au champ de l'invisible. Ce signaux suprasensibles provenant
du proche entourage comme de sources cosmiques impressionnent
en permanence cet écran intérieur, produisant
une sorte" bruit de fond ". Mais les stimulations
externes les couvrent :
" Si l'impression des étoiles n'est pas
sensible à notre vue pendant le jour comme elle
nous l'est pendant la nuit, quoique leur action soit
la même, c'est qu'elle est alors effacée
par l'impression supérieure de la présence
du soleil ".
En tant qu'état intermédiaire, le "
sommeil critique " permet de percevoir sur l'écran
intérieur les impressions provenant de stimulations
externes et internes. L'écran intérieur
enregistre à la fois des sensations ordinaires
de fréquence courantes et des " pré-sensations
" de fréquence microscopique et macroscopique.
La sélection se fait en fonction de l'approfondissement
de cet état vers le " sommeil parfait ".
Ces deux programmes sont aussi étrangers l'un
à l'autre que le jour et la nuit. Le jour n'est
cependant qu'apparent, seule la nuit cosmique est réelle.
Le soleil, n'est qu'un astre parmi les milliards d'étoiles.
L'état de conscience ordinaire n'est qu'un état
de conscience à l'état de veille parmi
les multiples état de conscience en sommeil.
L'état somnambulique permet de dresser des antennes
paraboliques susceptibles d'enregistrer ces " pré-sensations
" et de les stocker dans ce réservoir virtuel
holographique suggéré par MESMER.
Nous ne pouvons que constater combien l'hypnose s'enracine
dans les écrits de MESMER. La plupart des éléments
essentiels y sont déjà présents.
Le patriarche les avait pressentis d'après sa
théorie IMITATIVE.
Cet état somnambulique artificiel appelé
" sommeil critique "n'est-il pas l'équivalent
de ces états de conscience modifiée survenant
avec fugacité au début du sommeil ou dans
certains états de rêverie ? N'est-il pas
l'état recherché par la transe hypnotique
? L'induction hypnotique n'est-elle pas similaire à
l'induction de la " crise " mesmérienne
ou puységurienne par focalisation sur les sensations
corporelles ? Cette focalisation peut être directe,
électrique ou indirecte, magnétique. Cette
focalisation de l'attention ne produit-elle pas une
fatigue, une résistance corporelle et mentale
qui conduit à une diminution du champ de la conscience.
L'approfondissement de la transe n'est-il pas celui
proposé par MESMER lors de la cure magnétique
? Cet approfondissement n'est-il pas progressif, structuré
en paliers, donnant accès à des sensations
enfouies dans le passé, se confondant avec ces
sensations primitives essentielles pour MESMER ? Ces
sensations virtuelles ressenties lors de la transe favorisant
le changement ne sont-elles pas l'équivalent
de ces pré-sensations ? Ne servent-elles pas
de clef dans la restructuration cognitive et comportementale
du sujet en transe ?
La théorie IMITATIVE revendiquée par MESMER
n'est-elle pas celle de la suggestion usant du langage
imagé, du procédé de la métaphore
permettant d'articuler le langage des sens en un langage
mental et inversement ? Le sens analogique par rapport
au sens numérique n'est-il pas ce " sixième
sens ", ou sens interne " suggéré
par MESMER permettant de traduire un message physique
en langage psychique ? L'apprentissage par imitation
n'est-il pas celui qui a conditionné la cure
magnétique ?
La dichotomie entre perception à l'état
de veille et celle à l'état hypnotique
n'est-elle pas celle de la sensation vis à vis
de la " pré-sensation " ? Cette dichotomie
ou dissociation n'est-elle pas induite comme l'induction
d'un courant électromagnétique ? Si les
activités cérébrales peuvent donner
un enregistrement électrique, ne peuvent-elles
pas donner à fortiori un signal électromagnétique
? Les pensées, les émotions n'ont-elles
pas une signature électromagnétique au
même titre que les molécules, les tissus,
les organes N'existerait-il pas un champ électromagnétique
corporel sain et une altération de ce champ lors
de la maladie ou lors de la souffrance.
La transe hypnotique n'aurait-elle pas une signature
électromagnétique ? N'affecterait-elle
pas un champ électromagnétique ? Ne mettrait-elle
pas en évidence un seuil " critique "
électromagnétique à la fois psychique
et somatique ?
Les sensations douloureuses ne perturberaient-elles
pas les fréquences physiologiques du tissus ou
de l'organe atteint ? L'interruption de la transmission
synaptique ne pourrait-elle pas être induite par
la présence d'un champ magnétique? L'information
centrale de la sensation douloureuse ne pourrait-elle
pas être remaniée par un champ magnétique
? L'application de fréquences électromagnétiques
en résonance avec l'organe lésé
ne favoriseraient-elle pas la guérison ?
Conclusion :
La lecture comparée des écrits de MESMER
et de ses disciples sous l'éclairage contrasté
des thèses scientifiques et médicales
de l'époque nous a permis de cerner d'un peu
plus près la magnétophysiologie du "
feu invisible " élaborée par MESMER
dans le traitement de la douleur..
Bien que s'annonçant comme le nouvel Asclépios,
MESMER appartient aux partisans de l'utilité
de la douleur. Préférant occulter le soulagement
produit par la " crise somnambulique " par
souci d'intégrité morale, il fait de la
douleur sa compagne pour combattre la maladie, n'hésitant
pas à la pousser à son paroxysme pour
faire " accoucher la Nature ".
Le marquis de PUYSEGUR, résolument adversaire
aux " chambres de crise ", reconnaît
pourtant l'obligation de la " crise " mesmérienne.
Le magnétisme animal est en fait le fruit d'une
synthèse médicale extrêmement riche
élaborée à partir de la théorie
IMITATIVE. Cette théorie cherche à réconcilier
habilement les versions mécanistes et chimiques
de ses collègues partisans du progrès.
Le schémas animiste suggéré par
l'hypothèse du " feu invisible " en
réponse au galénisme est d'une étonnante
originalité car il intègre la plupart
des théories scientifiques de l'époque.
I l réussit à insuffler dans l'Homme Machine
du XVIIIème siècle une âme pneumatique
analogue à celle véhiculée par
la Tradition.
MESMER n'est pas un réformateur ni un visionnaire.
Il est le témoin sincère et passionné
de son époque, trouvant dans son Art le moyen
de transfigurer la vision du Monde cartésien
en un Nouveau Monde éclairé par l'Evangile
de la Nature. Bien que sérieusement handicapé
par sa formation mécaniste, sa version fluidiste
des sensations lui permet d'enjamber la querelle de
l'âme raisonnable ou non. Il peut jeter les bases
de la médecine psychosomatique, indiquant du
bout de sa baguette le moyen de soulager les sens par
les sentiments. Bien que baroque, le schémas
inexact de cet Homme Fluide alimenté par cette
chaudière magnétique invisible peut satisfaire
le savant comme le médecin, laissant planer le
doute sur l'existence de son agent mythique.
L'ambiguïté intrinsèque de ce "
feu invisible ", à la fois " phlogistique
", " calorique "" feu électrique
" et " feu magnétique ", nous
permet de comprendre la confusion légitime qui
règne entre chacun des théoriciens. MESMER
se démarque du lot car il a l'ambition d'embrasse
toutes ces théories.
" L'inflammation magnétique animale "
tient tout autant du scientifique que du magique, du
naturel que du surnaturel. Elle est inexprimable dans
le langage de l'époque, toute aussi hermétique
que son propre personnage. Elle apparaît comme
une chimère monstrueuse alors qu'elle préfigure
l'avènement d'un nouveau concept, celui d'énergie.
La confrontation des effets douloureux produits par
cette " inflammation magnétique animale
" lors de la " crise " mesmérienne
avec ceux produits lors de la " crise " somnambulique
nous montre qu'il s'agit bien du même phénomène
électromagnétique. Notre hypothèse
confirmée par l'étude succincte du "
sens interne " souligne la remarquable acuité
de ce premier théoricien de l'inconscient qui
pressent déjà le rapprochement des sciences
fondamentales avec les sciences humaines.
A l'issue de ce travail, il nous semble qu'une investigation
plus poussée d'ordre épistémologique
et un travail d'exégèse pourraient considérablement
éclairer les sources ésotériques
de l'uvre de MESMER. Elle pourrait également
mettre en évidence les liens de cette médecine
énergétique archaïque avec la médecine
énergétique contemporaine. Il est évident
que nous reconnaissons à la lecture des écrits
de MESMER une correspondance frappante avec l'homéopathie,
l'acupuncture et les autres thérapeutiques électromagnétiques.
La théorie IMITATIVE n'est-elle pas celle de
la médecine des correspondances, celle des sensations
infinitésimales, de la circulation énergétique
dans le corps humain en résonance avec celle
du cosmos ?
L'hypnose ne doit-elle pas trouver sa place centrale
au carrefour de ces médecines dites alternatives
dans l'attente d'une future médecine électromagnétique
où le chimique trouvera son équivalent
ondulatoire ?
" Croire et vouloir " telle est la devise
écrite en lettre d'or sur le livre du magnétisme
animal !
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