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HYPNOSE, DOULEUR et SOUFFRANCE

PARIS,06 & 07 Octobre 2000, Colloque International Francophone

 

" L'inflammation magnétique animale " dans le traitement de la douleur
(selon la théorie du " feu invisible " de F.-A. MESMER)

Hugues Lecoursonnois

Résumé :

Alors que les progrès de l'anatomophysiologie et la naissance de l'histologie assurent depuis deux siècles l'expansion de la médecine expérimentale au détriment de la médecine galénique, la découverte du Magnétisme Animal par le Docteur MESMER survient en cette fin des Lumières pour suspendre l'élan conquérant des novateurs et jeter un ultime défi au modèle cartésien. Le Magnétisme Animal est considéré en effet par MESMER comme un " feu invisible " qui ne peut pas être objectivé expérimentalement. Ce " feu invisible " n'est pas qualifié de " corps ". Il ne peut donc pas être mesuré, ni pesé ou visualisé. Il ne peut être expérimenté que par les sens.

Malgré son caractère irrationnel, cette découverte se proclame médecine universelle car, selon MESMER, ce " feu invisible " plus subtile que l'éther imprègne et dynamise la matière. En tant qu'agent physique, le " feu invisible " est le " fluide universel ", le support matériel des fluides animaux circulant dans l'espace comme dans le corps humain. Il est en quelque sorte l'âme du Monde, le moteur pneumatique de cet " Homme-Machine " décrit par la médecine mécaniste. Il est le digne héritier du fluide alchimique, le substitut du défunt " phlogistique ". Il ose défier le feu électrique de B. FRANKLIN et prétend surpasser le calorique. En pleine tourmente scientifique, ce feu élémentaire quintessenciel apparaît comme un feu prométhéen entre les mains de ce nouveau PARACELSE. L'étude de son mode de fonctionnement doit éclairer les savants comme les médecins sur la nature des phénomènes " d'action à distance ", qu'ils soient d'ordre physique et physiologique.
L'examen de la Commission Royale est sans appel : le Magnétisme Animal est une médecine de l'imagination et son agent thérapeutique est une supercherie. Ridiculisée par la Raison triomphante, cette médecine des sciences naturelles bascule dans les sciences surnaturelles.

En tant que thérapeutique privilégiée du système nerveux, le Magnétisme Animal entretient des rapports intimes avec la douleur. Le lien est tel que MESMER prescrit la nécessité absolue de la " crise " pour assurer la guérison. Dans son mémoire de 1799, MESMER nous décrit le mode de fonctionnement de cette " inflammation magnétique animale " Il justifie la logique de la crise en se référant à la tradition et en ayant recours aux théories mécanistes et vitalistes de cette fin de XVIIIème siècle.
Une lecture attentive des écrits mesméristes sous l'éclairage contrasté des thèses physiques et médicales de l'époque nous familiarisera avec cette théorie du " feu invisible ". Elle nous présentera la " magnétophysiologie " mesmérienne élaborée d'après la " THEORIE IMITATIVE ". Cette " inflammation magnétique animale " nous apparaîtra alors comme une solution particulièrement novatrice apportée au problème de la douleur, alternative inattendue à la médecine mécaniste, chimique et galénique de l'époque. La confrontation des effets physiques de " l'électricité animale " et " du magnétisme animal " nous permettra d'envisager la question du somnambulisme sous un aspect peu connu mais fort original.

Sous cet angle, nous évoquerons enfin la filiation de l'hypnose et des thérapeutiques " énergétiques " qui, sous le couvert de parasciences, offrent une alternative au traitement de la douleur.

" L'inflammation magnétique animale " dans le traitement de la douleur
(selon la théorie du " feu invisible " de F.-A. MESMER)

Introduction :

Dans son dernier mémoire sur ses découvertes de 1799, MESMER nous révèle enfin l'identité de son mystérieux Agent Universel :
" Le magnétisme animal, considéré comme un agent, est donc effectivement un feu invisible. "

Le rapport magnétique est donc un rapport de feu. La cure magnétique consiste alors en une " inflammation thérapeutique ". MESMER conclut :

" Voilà à quoi se réduit généralement la découverte du magnétisme animal, considéré comme moyen de préserver des maladies et de les guérir".

Ce feu magnétique se communique de façon invisible par le magnétiseur ou plus radicalement par la nature elle-même au patient. La crise est comparée par MESMER à une sorte d'incandescence vaporeuse qui enflamme par saccade la " machine animale " en circulant le long du système nerveux. Cet embrasement invisible attise selon lui un sens interne inconnu de la raison.
Contrairement au " feu électrique ", au " phlogistique " ou au magnétisme minéral, ce feu qui circule dans l'espace et qui anime la matière ne peut pas être objectivé expérimentalement. Il n'est pas qualifié de " corps " et ne peut donc pas être mesuré, ni pesé ou visualisé. Il n'est perçu que par les sens, voir les sentiments. Une telle découverte est un contresens pour la raison. Elle ne peut pas être reconnue par les savants qui s'empressent de la classer à Vienne et à Paris comme une médecine de l'imagination.
Pourtant, un orage magnétique s'abat sur la capitale depuis 1778 et le feu guérisseur enflamme le Tout-Paris autour des baquets magnétiques. Au mois de mai 1784, en province, une foule de paroissiens afflue au pied de l'orme du village de BUSANCY. Le Marquis de PUYSEGUR y exerce une cure collective plus calme et naturelle que dans les salons de la capitale. Consumé selon cette méthode végétative, le sens interne est alors exalté glorieusement conduisant les souffrants vers une lucidité surnaturelle.
Paternité jupitérienne incarnée par l'autorité magnétique du docteur MESMER ou maternité animale de la Nature officiée bravement par le Marquis de PUYSEGUR, " l'inflammation magnétique " naissante embrase la France, patrie des Lumières, en cette fin du XVIIIème siècle. Elle soulage les têtes couronnées comme les gens du peuple. Ce " magnéto choc animal " va court-circuiter la médecine académique et raviver tout à coup celle de l'Antiquité en remettant au goût du jour la traditionnelle théorie pneumatique.

Comment fonctionne ce feu guérisseur ? MESMER nous en présente-t-il son mode d'action dans ses écrits? En donne-t-il un mode d'emploi ? En quoi diffère-t-il du feu électrique ou du magnétisme minéral ? Comment soulage-t-il de la douleur et comment est-il perçu par la sujet souffrant ?
En qualité de chirurgien-dentiste, ces interrogations sont d'autant plus justifiées que le combat contre la douleur constitue notre pain quotidien. En l'occurrence, il est opportun de souligner que douleur dentaire et magnétisme animal sont étroitement appariés dès les premières cures. En effet, chacun des pères fondateurs du magnétisme animal s'est trouvé confronté au début de sa pratique à la " rage de dents ", douleur aiguë par excellence.
En mai 1784,, " après dix jours de tranquillité ", le Marquis de PUYSEGUR effectue sa première cure magnétique sur la fille de son régisseur qui souffre " d'un grand mal de dents ". Au même moment, à Lyon, PETETIN ouvre la voie aux extractions dentaires et aux amputations par la catalepsie de ses patients.
A fortiori, douleur dentaire et magnétisme animal se conjuguent si bien que, en raison de l'étrange affinité martiale de la dent, MESMER décide en 1772 d'appliquer des aimants et d'administrer des préparations ferrugineuses pour traiter sa première patiente atteinte " d'odontalgies excessives ".

Une lecture attentive des écrits mesméristes sous l'éclairage contrasté des thèses physiques et médicales de l'époque nous familiarisera avec cette théorie du " feu invisible ". Elle nous présentera la " magnéto physiologie " mesmérienne élaborée d'après la " THEORIE IMITATIVE ". Au carrefour de la médecine iatromécanique et vitaliste, cette " inflammation magnétique animale " nous apparaîtra alors comme une solution originale apportée au problème de la douleur parmi les panacées de l'époque. Elle nous permettra d'envisager la question du " somnambulisme magnétique " sous un aspect peu connu mais fort original.

EXPOSE :

En commentaire d'un premier buste de MESMER(Estampe de MESMER), on peut lire :

" Mille jaloux esprits en vain t'ont voulu nuire,
MESMER, par tes soins généreux,
Nos maux ont disparus, l'humanité respire.
Poursuis tes destins glorieux
Quoique la jalousie est grande
Qu'il est beau, qu'il est grand d'avoir des envieux,
En faisant le bonheur du monde. "

Faire le bonheur du monde en faisant disparaître la souffrance et la maladie, tel est le nouvel Evangile annoncé par MESMER depuis sa découverte du Magnétisme Animal proclamé dans son premier mémoire de 1779, telle est la raison du succès de cette thérapeutique à une époque ou la douleur commence à occuper une place de premier plan. Quel est donc la nature de son mystérieux Agent thérapeutique?
Dans son dernier mémoire sur ses découvertes de 1799, MESMER nous en fait enfin la révélation :

" Le magnétisme animal, considéré comme un agent, est donc effectivement un feu invisible. "

Cette notion de feu invisible nous semble étrange aujourd'hui. Elle appartient à l'ancien modèle aristotélicien de la représentation du monde basé sur la théorie des quatre éléments. Ce modèle archaïque était encore valable à la fin du XVIIIème siècle, bien que sérieusement remis en question par la double révolution galiléenne et copernicienne. Il est donc indispensable de faire au préalable un bref recadrage épistémologique sur les conceptions scientifiques et médicales de l'époque avant d'envisager une étude de cette " inflammation magnétique animale " et de ses rapports avec la douleur.

1/ Les Lumières et la question du feu élémentaire :

L'imposant édifice aristotélicien s'effondre depuis la Renaissance, brisé successivement par la pensée humaniste, puis par l'expérimentation et le cartésianisme. La Nature peut s'expliquer grâce au seul langage mathématique(Estampe des deux systèmes du Monde de Copernic et Ptolémée)
Les éléments d'Empédocle ont donc disparu peu à peu du champ de la physique. La terre, l'air et l'eau ne sont plus des substances premières et uniques. Les progrès de la chimie et de la mécanique classique ont permis de dissoudre ces différents états de la matière en divers constituants de nature corpusculaire. Débarrassée de ces antiques " puissances occultes ", la matière est désormais une étendue corporelle. Elle obéit au concept newtonien de " force ", clef de ce nouveau Système du Monde annoncé par la relativité galiléenne.
Soumise à la mesure et à l'expérimentation, les savants en poussent l'exploration jusqu'à sa dimension microscopique. Les métaux tirés des entrailles de la terre sont transmutés dans le les fourneaux du laboratoire en corps simples, les acides et alcali, substances masculine et féminine s'unissant en sel. L'air et l'eau sont distillés dans les alambics. Ils peuvent sous l'action de la température se transformer l'un en l'autre. Ils sont composés de mélanges gazeux solubles, compressibles et inflammables encore mal définis.

Pourtant, la vision cartésienne de cet univers solide ne satisfait pas l'ensemble du monde savant. Elle bute sur l'explication du phénomène d'action à distance.

La thèse chimique héritée de l'alchimie médiévale est une alternative très séduisante à la thèse mécaniste. Elle suggère l'existence d'un corps élastique immatériel, impondérable, atmosphérique, circulant dans l'espace. Ce " fluide " imprègne intimement la Nature pour la dynamiser et la transformer.
J.B.VAN HELMONT, premier médecin chimiste à introduire la notion de " gas " (évocation allemande du mot " esprit ") fait du feu l'agent dissolvant universel, " l'Alcahest ". Cet esprit imprègne l'air. Il transforme la matière volatile et corporelle en corps simples. Les éléments sont ainsi vaporisés en mixtes. C'est sous sa plume que naît pour la première fois le magnétisme animal, ce qui lui vaut la censure du Saint Office. Sa philosophie est celle de MESMER, la Naturphilosophie ; il écrit :

" Il fallait détruire toute la philosophie naturelle des Anciens et renouveler les doctrines des écoles de philosophie naturelle ".


L'invention du " phlogistique " par le médecin chimiste E. STAHL vient compléter et renforcer cette doctrine du fluide inflammatoire se distribuant au corps animal. Le feu invisible, en tant qu'agent dissolvant universel imprègne et transforme selon le processus d'oxydoréduction les corps combustibles.
Dans le domaine de la physique, le feu est le dernier élément qui résiste encore en cette fin de XVIIIème siècle à l'analyse scientifique. Il est bien le digne prétendant de cet agent universel. Non identifiable expérimentalement, il se manifeste de façon suspecte dans l'observation du phénomène électrique. Il offre une explication mécaniste satisfaisante à l'étrange phénomène d'attraction gravitationnelle. Au même titre que l'éther, support hypothétique de la lumière, il est le l'agent probable de toutes les actions à distance. Le domaine de l'électromagnétisme lui semble bien privilégié car la thèse du " fluide unique ", mariant " électricité résineuse "(ambre, cire d'Espagne…) dite négative et " électricité vitrée "(verre) dite positive découvertes par DUFAY est dominante ; c'est celle retenue par B. FRANKLIN, figure tout aussi emblématique que MESMER dans le domaine de l'électricité et du magnétisme.
Cette théorie du fluide unique satisfait autant les cartésiens que les newtoniens Couronné par le " phlogistique ", le mythe du feu invisible règne en maître absolu sur la physique et la chimie du XVIIIème siècle.


La médecine du feu invisible, médecine des Lumières :

Bien que la théorie traditionnelle des quatre humeurs (la bile jaune, la bile noire, le sang et le phlegme) associées aux quatre éléments soit encore celle de la majorité de la corporation médicale, les principales doctrines novatrices tentent de s'émanciper du système galénique par une vision mécaniste du corps humain (Estampe sur les quatre humeurs)
Sous le scalpel des chirurgiens, le corps est disséqué minutieusement depuis la Renaissance. Les observations anatomiques d'ordre microscopique en donnent une cartographie exacte, révélant une machine extraordinaire animée par un jeu complexe de mouvements ne nécessitant plus l'intervention des humeurs. La mécanique galiléenne et les investigations anatomo-physiologiques des grands systèmes circulatoires, locomoteurs et respiratoires jusqu'ici restés secrets suffisent à en donner une explication rationnelle débarrassée de toute notion occulte. La doctrine des " esprits animaux ", des " pneuma " circulant à l'intérieur du réseau vasculaire devient d'autant plus douteuse qu'une nouvelle humeur, la lymphe, vient d'être découverte.
Cependant, malgré ces progrès, la médecine iatromécaniste reste trop souvent impuissante dans sa pratique pour soulager les malades, n'offrant que peu de remèdes efficaces, d'autant plus que la question du moteur de cette divine machine animale reste en suspens : âme ou force vitale ?

C'est dans la pratique et sur cette question du principe vital que la médecine iatrochimiste, moins rationaliste, rivalise avec celle des cartésiens pour concurrencer la médecine des humeurs.
Héritée de PARACELSE, la médecine iatrochimique est la médecine du fluide (le mercure philosophal) et non celle du solide. Elle s'appuie sur le principe hermétique d'analogie entre macrocosme et microcosme. Sans rejeter la théorie de quatre éléments, elle y ajoute celle du sel, du souffre et du mercure. Elle trouve sa légitimité dans la fabrication des médicaments de nature minérale et métallique chargés d'expulser les humeurs nocives. Par une sorte d'alchimie organique, ces principes favorisent une fermentation interne qui exalte la quintessence organique(l'Archée) temporairement altérée par la maladie. Ainsi peut être entretenu par distillation chimique l' " astrum ", le feu invisible, source de vitalité.(portrait de PARACELSE).
Selon cette doctrine, la chimie est pressentie comme l'avenir de la médecine. Ses partisans revendiquent l'existence de ce " feu invisible ". Si ce n'est pas l'âme, alors c'est un esprit ou un principe vital qui imprègne les tissus, chemine le long des nerfs et mobilise les muscles comme les sécrétions organiques.
Selon l'école animique de G. E. STAHL, inventeur du célèbre " phlogistique ", ce principe appelé " anima " empêche la décomposition et la putréfaction des corps organiques et leur donne forme et mouvement.
Pour H. BOERHAAVE, la chaleur animale assure la coction des aliments qui élaborent grâce au sang au niveau du cerveau les esprits vitaux circulant le long des nerfs et entretenant le mouvement.
L'école vitaliste de MONTPELIER place ce principe entre l'âme et le corps et selon le paradigme newtonien lui donne le nom de force vitale.
En définitive, ce feu invisible revisité par la réforme paracelsienne, glorifié par le " phlogistique " et appliqué à la vie organique permet d'actualiser la médecine galénique dans une systématisation physico-chimique de " l'Homme-machine ".
C'est dans cette tentative ultime de conciliation entre les thèses solidistes des cartésiens et les thèses fluidistes des chimistes que survient dans le domaine médical la découverte du Magnétisme Animal de F-A.MESMER.

" A ses premiers stades, souligne R.DARNTON, le mesmérisme exprime la foi des Lumières en la raison portée à un extrême, une philosophie des Lumières délirante qui, plus tard, va provoquer un mouvement vers l'extrême opposé sous le forme du romantisme. "

Le feu invisible de la médecine des " Anti-Lumières "

Au moment où MESMER écrit son mémoire théorique, une double révolution scientifique (celle de la thermodynamique et de l'électromagnétisme) vient de jeter les bases de la chimie moderne.
D'une part, B.THOMPSON, comte de RUMFORD, démontre par sa célèbre expérience du forage du tube d'un canon, que la production de cette matière de feu résulte du frottement mécanique. Le feu invisible ainsi domestiqué doit obéir à la théorie du calorique et se soumettre aux prochaines lois de la thermodynamique.
D'autre part, Henry CAVENDISH et Charles Augustin COULOMB définissent les lois du magnétisme et de l'électricité, introduisant les notions de charge électrique et de moment magnétique. Le mythe du " feu invisible " quantifié expérimentalement comme la gravitation devient enfin une force mesurable. Le fluide se " charge " d'une corporéité pleine d'ambiguïté.
Reprenant les travaux de PRIESTLEY et dans la foulée d'Henry CAVENDISH, LAVOISIER et LAPLACE réforment radicalement l'ancienne représentation de la matière selon une nomenclature inédite dans laquelle les quatre éléments et leur " puissances " d'action à distance ont définitivement disparues. Une foule de nouveaux éléments de nature corpusculaire vont surgir de leur travaux. Grâce à l'analyse rigoureuse de la chaleur, de la combustion, de la respiration, de l'électricité et du magnétisme, le feu invisible, chimère de l'ancien régime, vient d'être domestiqué et révélé enfin comme corporel. L'oxygène, puis l'hydrogène et le gaz carbonique sont isolés. Ces corps élémentaires font un pied de nez au mythe du feu invisible ; ils appartiennent à la théorie du calorique et non plus à celle du phlogistique. Une ardente polémique entre les défenseurs de l'ancien régime et les novateurs divise les savants comme les médecins.
MESMER survient au début des années1780 en pleine tourmente scientifique :

" Jamais autant de systèmes, autant de théories sur l'univers ne sont apparues qu'au cours des dernière années " souligne le Journal de physique en fin 81.

Dans son traité " Du Magnétisme Animal considéré dans ses rapports avec diverses branches de la physique générale " le Marquis Armand Maxime Jacques CHASTENETde PUYSEGUR précise :

" En effet, lorsque MESMER, en 1782, arriva à Paris.. ; je croyais aux quatre éléments, à l'attraction, au fluide électrique, à la matière ignée, au gaz méphitique, au phlogistique et à l'air déphlogistiqué, mais comme tout avait changé de nom, je n'y connaissais plus rien. "

La médecine ne sait plus sur quel pied danser. L'avènement d'un nouveau PARACELSE est pressenti par le corps savant pour établir les nouvelles tables de la loi.. MESMER semble en être le digne prétendant. N'a-t-il pas écrit sa thèse de médecine sur l'influence des planètes ? Son agent thérapeutique n'est-il pas le fluide ?. En qualité de feu invisible, son Agent thérapeutique surpasse et englobe tous les fluides connus. D'après la 21ème proposition du mémoire de 1779 :

" Ce système fournira de nouveaux éclaircissements sur la nature du feu et de la lumière, ainsi que dans la théorie de l'attraction, du flux et du reflux, de l'aimant et de l'électricité "

Ce feu invisible est avant tout magnétique, parce que attractif et répulsif et support invisible des actions à distance. Le magnétisme Animal ne s'adresse pas au corps physique mais au corps sensible, au corps animal, c'est à dire à l'âme définie comme un " sixième sens ". En montrant du doigt le système nerveux, MESMER indique à ses confrères le support anatomique très controversé de ce fluide.(Estampe " le doigt magique "). Ce réseau ramifié de voies de conduction n'est-il pas le lieu privilégié des fluides animaux admis par DESCARTES dans son " Discours de la Méthode " et défendu par STAHL et H.BOERHAVE ? L'analogie entre fluide électrique et fluide animal ou esprit vital n'est-elle pas évidente ? L'étude de ce fluide n'est-elle pas la future science de l'âme ? Le toucher animal ou toucher intérieur ne doit-il pas permettre d'objectiver l'âme invisible ?
Pseudoscience ou science surnaturelle ? Aux yeux des savants de l'époque, la théorie du feu invisible proposée par MESMER est donc perçue comme un défi jeté aux physiciens, aux chimistes et aux médecins des Lumières. Ce nouveau PARACELSE tente d'échafauder une ultime doctrine alchimique capable de concurrencer la théorie corpusculaire naissante en prétendant annoncer l'avènement d'une nouvelle discipline scientifique, celle de l'étude de l'âme.
En l'absence du patriarche parti se reposer à SPAA, une Commission Royale composée des spécialistes de ces sciences modernes est chargée en août 1784 d'en faire l'examen. Ils sont pour la plupart les illustres représentant du fluide électrique. Leur verdict est sans appel : le Magnétisme Animal est une médecine de l'imagination et de l'imitation. Son agent, le " feu invisible "est une supercherie. Condamné comme le défunt phlogistique, la chimère du feu invisible enfantée par MESMER est donc décapitée officiellement sur l'autel de la Raison triomphante. (Estampe Le Magnétisme dévoilé)
Benjamin FRANKLIN, Président de la Commission, père du fluide électrique, dresse le paratonnerre de la Raison pour excommunier son auguste rival, le fluide magnétique :

" Quant au magnétisme animal dont on parle tant, je douterai de son existence tant que je n'en aurai pas vu ou senti les effets. "

LAVOISIER, grand pourfendeur de ce mythe du feu invisible écrit dans son traité élémentaire de chimie :

" C'est sur les choses qu'on ne peut voir ni palper qu'il est important de se tenir en garde contre les écarts de l'imagination "

Le Magnétisme Animal bascule logiquement dans le domaine des sciences. En commentaire du buste de MESMER (2° Estampe de MESMER)gravé par L. LEGRAND, nous lisons :

" Le voilà ce Mortel dont le Siècle s'honore,
Par qui sont replongés au séjour infernal
Tous ces maux vengeurs que déchaîna Pandore,
Dans son art bienfaisant, il n'a pas de rival,
Et la Grèce l'eut pris pour le Dieu d'Epidaure. "

Comme le phénix surgissant de ses cendre, ASCLEPIOS, dieu guérisseur de l'Antiquité, surgit sur la scène publique en la personne de MESMER. En actualisant les vieux fantômes de la médecine oraculaire de DELPHES et de la médecine paracelsienne, MESMER provoque une panique collective dans la capitale.
Le feu invisible de MESMER n'est pas céleste mais souterrain, tellurique. Il entretient le magnétisme terrestre. Il est celui qui transmute les métaux et anime la nature.(Estampe le Mesmérisme confondu). Il incarne donc les puissances infernales ou dionysiaques qui déclenchent les éruptions volcaniques comme les crises convulsives des possédés de Saint Médard. Bien plus scientifique que le feu baptismal de l'Eglise, le nouveau feu invisible jaillissant des baquets permet de lutter de façon tout aussi efficace contre le diable et ses cohortes de démons. MESMER apparaît comme, le Messager céleste, le nouvel Hermès, le Moïse des temps modernes capable de chasser les puissances infernales. Les foules viennent se purifier l'âme et le corps en se branchant sur les tiges de fer de ces nouveaux baptistères censées distribuer le feu invisible (Estampe le Mesmérisme à tous les Diables).
On peut lire sous la plume de PAULET dans son traité pamphlétaire " L'Antimagnétisme " :

" Quand la baguette est bien faite, et qu'on la voit tourner un peu vite et comme il faut, cela produit un effet admirable. Vous voyez des cercles lumineux. Monsieur MESMER est quelque fois tout rayonnant et ressemble à un petit Moïse "

En province, le feu se propage et des incendies se déclarent dans la plupart des grandes villes. Tandis que le foyer s'éteint à la capitale, les cures se multiplient à partir de 1785 à Bordeaux, Bayonne, Strasbourg, Nancy, Montpellier, Castres, et enfin surtout à Lyon. Par l'entremise de sociétés secrètes d'ordre maçonnique et para maçonnique, la doctrine du feu invisible convertit tous les milieux, savants, bourgeois, aristocrates et même têtes couronnées. De pseudoscience, le Magnétisme Animal devient science surnaturelle, dans laquelle s'engouffre toute la mystique des disciples de SWEDENBORG, SAINT MARTIN et MARTINEZ de PASQUALLY. F.C. OETINGER surnommé le " Mage du Sud " voit dans le magnétisme animal cette " corporéité de l'esprit " annoncée par les théories de VAN HELMONT et de Jacob BOEHME. Cet autre souabe théologien de l'électricité voit en MESMER
Une première tentative de systématisation du feu invisible est amorcée secrètement par N.BERGASSE, le fidèle lieutenant de MESMER. Cet avocat lyonnais fait du mesmérisme et de son Agent une somme théologique résumée par la " Théorie du Monde et des êtres organisés " où s'amalgament astucieusement les principes de la relativité galiléenne avec ceux de la physique cartésienne et newtonienne. Préfiguration ésotérique de l'électromagnétisme, (Estampe du traité et des tourbillons de DESCARTES), la théorie du " feu invisible " est enseignée aux membres de la société de l'Harmonie, temple du mesmérisme. Cependant, cet enseignement n'est pas du goût de MESMER qui se propose en 1799 d'y apporter sa propre version personnelle.

La théorie " imitative " du Docteur MESMER

" L'homme est doué de la faculté de sentir. C'est par les sensations et leurs effets qu'il existe en un rapport avec d'autres matières et avec les êtres qui se trouvent autour de lui…Le principe qui l'anime et qui le rend actif est déterminé par les sensations ; et toutes les actions sont des résultats des sensations. "

MESMER reprend en 1799 ce primat des sensations sur l'élan vital qu'il avait déjà annoncé en introduction à son premier mémoire de 1779 ; il insistait alors sur ce mode originel d'apprentissage par les sens :

" C'est ainsi que l'homme passe ses premières années à acquérir l'usage prompt et juste de ses sens ; son penchant à observer, qu'il tient de la Nature, le met en état de se former lui-même ; et la perfection de ses facultés dépend de son application plus ou moins constante. "

L'observation par les sens est à la base de cet apprentissage primitif acquis dès la naissance mais " dénaturé " plus tard par l'analyse rationnelle. Ainsi, l'homme oublie avec le temps le langage des sens, langage naturel ; il s'éloigne ainsi de la vérité originelle ; MESMER poursuit :

" L'activité de l'esprit humain, jointe à l'ambition de savoir qui n'est jamais satisfaite, cherchant à perfectionner des connaissances précédemment acquises, abandonne l'observation et y supplée par des spéculations vagues et souvent frivoles… elle s'éloigne de la vérité, au point de la faire perdre de vue et de lui substituer l'ignorance et la superstition. "

Si la nature possède un langage secret qu'elle transmet à l'homme dès sa naissance, alors c'est dans une communion intime avec elle que MESMER doit en trouver la clef :

" O Nature, que me veux-tu ? " s'écrie-t-il. dans ses accès de crise

Il " pense trois mois sans langue " selon sa propre expression, retournant à l'état sauvage, mettant tous ses sens en éveil pour mettre en sommeil l'homme raisonnable et réveiller cet homme intérieur, de nature adamique, clairvoyant. Grâce à cette transe sylvestre au fond des bois, la Nature maternelle lui révèle enfin ce secret :

" Au sortir de cet accès profond de rêverie, je regardais avec étonnement autour de moi : mes sens ne me trompaient plus de la même manière que par le passé ; les objets avaient pris de nouvelles forme…C'est ainsi que j'acquis la faculté de soumettre à l'expérience la THEORIE IMITATIVE que j'avais pressentie, et qui est aujourd'hui la vérité physique la plus authentiquement démontrée par les faits. "

Le langage primitif des sensations est intégré mentalement par IMITATION. Le codage de l'information sensorielle se fait selon le mode analogique, par images. Le langage des sens est " l'essence " même du langage de la nature. La mentalisation et la verbalisation sont déjà une déformation, une substantification, une objectivation inexacte du réel. Ce qui prime est l'image, la forme ressentie intérieurement.

" La langue de convention, le seul moyen dont nous nous servons pour communiquer nos idées, a, dans tous les temps, contribué à défigurer nos connaissances Nous acquérons toutes les idées par les sens ; les sens ne nous transmettent que celles des propriétés, des caractères, des accidents, des attributs ; les idées de toutes ces sensations s'expriment par un adjectif ou épithète, comme chaud, froid, fluide, solide, pesant, léger, luisant, sonore, coloré, etc. "

Le champ de la conscience est selon MESMER d'ordre morphogénétique: sa conceptualisation abstraite de l'information sensorielle obéit à codage symbolique, figuratif et formel:

" Les solides supposent une figure, et les figures des interstices qui sont remplis de matière moins solide ou plus déliée ; celle-ci, consistant dans des petites masses d'une forme déterminée, présente encore des interstices à une matière plus fluide. "

Pressentie très vraisemblablement par une expérience troublante relatée pour la première fois au début de son Discours, la théorie IMITATIVE devient de plus en plus évidente pour comprendre le langage de la nature et l'appliquer à l'homme :

" Un jour, écrit-il, me trouvant prés d'une personne que l'on saignait, je m'aperçus qu'en m'approchant et en m 'éloignant, le cours du sang variait de façon remarquable. "

C'est à partir de cette première expérimentation personnelle d'action à distance que va être pressentie sa thèse du Magnétisme Animal. Il est certain que cette expérience troublante est contemporaine de sa première conversion au magnétisme animal en tant que médecine sympathique ou médecine des influences puisque l'Agent Général était définit dans sa thèse comme " gravitation animale ". MESMER pressentait alors que le magnétisme dépassait la gravitation par sa double vertu attractive et répulsive analogue aux phénomènes de marées. La résonance magnétique terrestre s'applique à l'homme. Il en est la preuve vivante :

" …ayant répété cette manœuvre dans d'autres circonstances, avec les mêmes phénomènes, je conclu que je possédais une qualité magnétique qui n'était peut-être point si frappante chez d'autres, mais qu'ils pouvaient posséder à quelques degrés de plus ou de moins… "

Flux et reflux, actions réciproques observées dans la nature entre les corps sont les effets du magnétisme. L'homme possède à la naissance ce magnétisme naturel qui le maintient en vie. Il l'éprouve spontanément par ses sens qui sont en éveil comme l'animal sauvage. Sa transe magnétique au fond des bois en témoigne. Mais il en perd les effets par l'instruction " comme le fer qui se rouille avec le temps ". Il ne se trouve alors plus en harmonie avec la nature. C'est ainsi que survient la maladie. Il s'agit donc de vivifier cet agent vital qui stimule en permanence ses sens. Il faut " faire parler la nature " afin de relancer le mouvement du corps comme celui de l'âme. D'après son auto expérimentation, ce mouvement obéit à la loi de l'IMITATION. Il faut donc imiter la nature, c'est à dire imiter le magnétisme minéral pour l'appliquer à l'homme. Ainsi peut être relancé par mimétisme sur le modèle minéral le magnétisme de l'âme humaine, c'est à dire le magnétisme animal
Ayant décidé d'appliquer des aimants sur le corps de sa jeune patiente, Mademoiselle OESTERLINE, il constate le bien-fondé de son intuition :

" Mon observation sur ces effets, combinée avec mes idées sur le système général, m'éclaira d'un jour nouveau : en confirmant mes précédentes idées sur l'influence de l'Agent général, elle m'apprit qu'un autre principe faisait agir l'aimant, incapable par lui-même de cette action sur les nerfs et me fit voir que je n'avais que quelques pas à faire pour arriver à la THEORIE IMITATIVE qui faisait l'objet de mes recherches. "

THEORIE IMITATIVE et Magnétisme Animal ne font qu'un. MESMER est donc le spécialiste du langage analogique, langage des signes et non de la parole ou du discours logique. L'image étant la projection mentale de la ségrégation sensitive et émotionnelle, il est logique de proclamer le magnétisme animal comme médecine de l'imagination. La suggestion est la méthode de choix de la théorie imitative : elle propose une émotion, une impression au mental qui trie et repère par analogie l'idée correspondante approuvée ou non par les sentiments. Seule cette perception interne du sentiment permet de le saisir :

" Il doit en premier lieu se transmettre par le sentiment. " rapporte-t-il dans son précis historique. " Le sentiment peut seul en rendre la théorie intelligible. "

MESMER n'est pas un physicien ni un chimiste de formation Sa thérapeutique est plus proche du divan que de la paillasse. Il revendique une médecine qualitative et non quantitative, plus sentimentale que mentale.
Si la critique est facile, il faut cependant rappeler que, dans le domaine de la physiologie comme de la physique, l'auto expérimentation reste la méthode la plus souvent employée en l'absence de technologies appropriées. C'est en goûtant les effets de l'électricité en bouche que VOLTA met au point sa " pile ". C'est en tenant par la main un cerf-volant par un soir d'orage que B.FRANKLIN invente le paratonnerre. C'est en plaçant sous ses aisselles des aliments imbibées de suc gastrique que PALLANZANI découvre le digestion.
L'IMITATION reste encore un principe directeur dans l'exploration de la matière et l'étude du corps humain. Hérité de la pensée alchimique, l'imitation permet d'intégrer mentalement une nouvelle représentation du Monde définie mathématiquement. Malgré les progrès instrumentaux, la chimie, la physique et la physiologie sont encore des disciplines qualitatives, élaborant des systèmes baroques affranchis en partie du religieux par une mécanique boiteuse. C'est en imitant les thèses chimiques de E. STAHL et VAN HELMONT que MESMER met au point dans ses premiers écrits sa théorie du feu invisible :

" Je conçois très bien qu'il peut se faire de nos corps et d'autres substances, des émanations d'une matière subtile, telle que la magnétique, comme il s'en fait de l'aimant, ou d'un fer aimanté."

" Emanations d'une matière subtile " poursuit-il dans ce même Discours à propos de son expérience de résonance magnétique sanguine. L'imitation de la médecine paracelsienne, médecine des semblables, est ici d'autant plus frappante si l'on évoque la cure par " la poudre de sympathie ". Ecoutons les explications de VAN HELMONT :

" Il y a dans le sang un certain pouvoir extatique capable, quand il lui arrive d'être mis en jeu par un désir ardent, d'être porté par le fluide (spiritu ou gaz) de l'homme extérieur sur quelque objet absent. Mais ce pouvoir, dans l'homme extérieur, est à l'état latent, comme en puissance : il ne passe à l 'acte que sous l'action d'une excitation étrangère, quand l'imagination, par exemple, est enflammée par un désir ardent ou de toute autre manière semblable. "

Imagination, fluide et inflammation sont déjà présents. VAN HELMONT poursuit :

" Ce que j'appelle les esprits du magnétisme ce ne sont pas des esprits qui viendraient du ciel ; encore moins est-il question des esprits infernaux ; ce sont ceux qui ont leur principe dans l'homme lui-même, comme le feu sort de la pierre… J'ai différé jusqu'à maintenant de dévoiler ce grand mystère de montrer que l'homme a en lui, à portée de sa main, une énergie, qui par sa seule force d'imagination, peut agir en dehors et imprimer son action, exercer une influence capable de persévérer sue un objet absent et même lointain. "

Le feu invisible, émanation du feu élémentaire, apparaît comme la clef de cette médecine sympathique. MESMER fait écho dans son Discours :

" La physique de nos jours est trop éclairée pour attribuer l'effet salutaire de tels moyens à toute autre cause qu'au feu élémentaire…Ne pourrait-on pas avancer sans blesser la vraisemblance, que c'est dans ces émanations réciproques et mutuelles que consiste la sympathie, qui n'est autre chose qu'un penchant, une douce impulsion qui nous porte l'un vers l'autre, comme deux aimants s'attirent réciproquement ? "

En adhérant à la thèse du feu élémentaire en tant qu'agent physique universel, MESMER fait écho à HERACLITE d'Ephèse pour lequel " toute chose s'échange pour du feu, et le feu pour toute chose ". Sa physique est bien celle du mouvement, ou toute chose est éphémère, résultant de l'incessant brassage des éléments dont la finalité se résout dans et par le feu. Le feu invisible devient ainsi le substitut physique du Logos d'HERACLITE, c'est à dire la Raison suprême, la voix même de la Nature; selon le premier aphorisme de 1785 :

" Il existe un principe incréé, Dieu ; il existe dans la Nature deux principes créés, la matière et le mouvement. "

La physique d'HERACLITE est également une physique du fluide, du flux et reflux incessant de la matière animée par l'échange permanent de qualités antagonistes mais complémentaires qui s'attirent et se repoussent mutuellement. On peut voir émerger ici la loi de l'harmonie universelle qui sera inscrite au fronton du temple mesmériste.
La technologie magnétique élaborée par le " docteur alchimiste " doit donc trouver un agent équivalent " moderne " capable d'authentifier sa découverte. L'IMITATION de la technologie électrique est évidente, HERACLITE ne proclamait-il pas " La foudre gouverne l'univers " ? MESMER en fait l'aveu dés son Discours :

" J'ai observé que la matière magnétique est presque la même chose que le fluide électrique et qu'elle se propage de même que celui-ci par des corps intermédiaires. L'acier n'est pas la seule substance qui y soit propre ; j'ai rendu magnétique du papier, du pain,… en un mot tout ce que je touchais, au point que ces substances produisaient sur la malade les mêmes effets que l'aimant. "

Volontaire ou non, MESMER conclue sur les mêmes effets que l'aimant alors qu'il s'agit en réalité des mêmes effets que l'électricité. L'imitation prête à confusion.
L'arsenal thérapeutique est une copie artisanale de l'appareillage du " feu électrique ".
Le célèbre baquet apparaît comme l'équivalent d'un condensateur électrique, adaptation artisanale de la bouteille de LEYDE ou de la sphère d'OTTO VON GUERICKE (illustration du Rube GOLDBERG). La conceptualisation de ce condensateur semble faire référence à la cuve d'INGENHOUZ, célèbre physicien hollandais qui tenta une première démystification du " feu magnétique "lors de la cure de Mademoiselle OESTERLINE. Sa cuve métallique remplie d'eau chaude était cerclée de tiges métalliques d'alliages différents recouvertes de cire afin de comparer la conductibilité thermique. Le baquet schématise de façon artisanale le récipient des deux fluides, à la fois celui du " feu électrique et celui du " calorique "
Le baquet est en effet un appareil symbolique ; en lui-même, il n'est rien. Il n'est que le support instrumental de l'imagination. Seul compte le magnétiseur, véritable générateur du magnétisme animal, comparé par MESMER à la manivelle qui actionne la roue du générateur. Le marquis de PUYSEGUR nous rapporte dans ses Mémoires :

" Je le disais ce printemps devant plusieurs élèves de M. MESMER : Nous ne serons jamais que des tourneurs de manivelles ; c'est M. MESMER qui nous l'a mise en main ; celui qui aura le meilleur bras, la tournera le plus vite. "
C'est donc en expérimentant habilement la théorie IMITATIVE, que le génial inventeur met au point cette copie artisanale d'un condensateur électrique susceptible de déclencher en imagination une décharge magnétique. Ecoutons le marquis de PUYSEGUR en faire le commentaire :

" On resterait cependant bien du temps autour d'un réservoir magnétique ainsi préparé, que l'on n'en éprouverait aucun effet sensible, à moins d'avoir une susceptibilité singulière dans les nerfs, ou que l'imagination, portée vers la crainte ou l'espérance au suprême degré, ne produise des sensations passagères, et souvent imaginaires, aux individus faibles qui y mettraient leur confiance. "

Les autres modes d'accumulation et de transmission du magnétisme s'inspirent bien évidemment des travaux des pionniers de l'électricité. GRAY et DUFAY avaient déjà signalé au début du siècle que l'eau pouvait être électrisée en pointant une baguette de verre au contact du récipient. L'idée de la baguette ou de la pointe de fer tendue par MESMER pour magnétiser à distance semble bien s'inspirer de la découverte de B. FRANKLIN qui démontrait en 1747 " le merveilleux effet des corps pointus qui peuvent également communiquer le feu électrique aux autres corps et le leur soutirer. "
Il faut encore souligner la parenté frappante entre la crise hystérique et les effets convulsifs du " feu électrique ". L'IMITATION joue un rôle déterminant dans le déclenchement de la crise hystérique. L'IMITATION est ici doublement plus efficace puisqu'elle est potentialisée par la similarité des effets physiologiques de l'électricité. L'appariement du protocole instrumental magnétique ajusté savamment sur le modèle électrique permet de conditionner (conditionnement instrumental) les convulsions hystériques. La conversion magnétique est considérablement renforcées par le contexte de " folie sociale " des années 80. Qu'elle soit suggérée individuellement par l'évocation de la secousse électrique ou qu'elle soit entretenue collectivement par l'idée d'une contamination en chaîne de l'électrochoc, la crise magnétique sert d'exutoire instrumental à la crise hystérique collective.

Enfin, d'un point de vue médical, le modèle archaïque qui imite le mieux sa propre doctrine est celle des Asclépiades. Cette médecine des origines s'imprégnait à la fois des mystères orphiques et du culte dyonisiaque. Son panpsychisme répond parfaitement à l'Evangile de la Nature annoncé par MESMER. Le mesmérisme, en tant que médecine de l'imagination est donc une médecine magique, contrepoint à la médecine de la Raison. Le temple mesmériste fait donc écho au temple d'Epidaure. Le cabinet du médecin astrologue est savamment organisé pour créer une ambiance digne des incubations bachiques : la pénombre du salon parisien richement décoré de tentures, la présence envoûtante des baquets, nouveaux baptistères révolutionnaires hérissés de tiges de fer, l'enchantement de la musique viennoise, les sons flûtés de l'Harmonica résonnant dans cette atmosphère mystérieuse, tout ce décorum prête à la rêverie, à la messe dionysiaque(Estampe sans nom). L'apprentissage de cette extase sensuelle est décuplé grâce au jeu d'immenses miroirs muraux encadrant les salles de cure. La contemplation de ce spectacle de communion bachique centrée sur ce réservoir de fluide universel suffit à impressionner efficacement chacun des malades qui attend les effets enivrants de l'irradiation magnétique (Estampe Le magnétisme animal)
L'intuition géniale de la cuve mêlant les quatre matériaux correspondant aux quatre éléments suffit à frapper symboliquement l'imagination : le bois équivalent de la terre végétale, la limaille et les tiges de fer équivalent du feu tellurique, l'eau et la musique ayant comme support l'air. Par mimétisme, le comportement convulsionnaire y est démultiplié, le " magnéto choc " pouvant déclencher l'accès d'une frénésie digne de celle des bacchantes. La " chambre de crise " évoque la confrontation secrète du " possédé "avec le dieu guérisseur ou avec le prêtre thaumaturge incarné par MESMER, seul capable de calmer la sauvagerie du fluide cosmique et d'en régler l'écoulement. Ainsi, le malade réintègre sa nature originelle débarrassée de cet obstacle contre nature.

De la même façon qu'il plagiait I. NEWTON et R. MEAD en 1766 pour valider dans sa thèse médicale sa théorie de la " gravitation animale ", il IMITE en 1775 les théories sympathiques de la médecine paracelsienne pour mettre au point sa théorie du " feu invisible " comme agent du Magnétisme Animal. Il puise dans le large éventail instrumental de l'électricité et du calorique pour expérimenter le " feu magnétique " Il reprend en 1799 sa théorie " du feu invisible " pour en expliquer le fonctionnement en la créditant d'une caution médicale: celle d'HIPPOCRATE, père mythique de la médecine scientifique, héritier direct de cette médecine oraculaire, illustre promoteur de la " crise " salutaire à la guérison.


Douleur et Magnétisme Animal

Le mesmérisme survient en pleine période de recherche sur la douleur. Les travaux engagés par les écoles iatromécanistes et vitalistes sur la physiologie du système neuromusculaire (support physique de cette douleur) sont de plus en plus d'actualité. La question est de savoir si la sensation prime sur l'excitation en tant que principe vital, c'est à dire si le mouvement est entretenu volontairement ou involontairement. La sensation suppose l'idée de conscience, voir d'âme sensible. L'excitation suppose l'idée d'inconscience, d'automatisme réactionnel. MESMER donne le primat aux sensations. Il est donc un partisan de la thèse animique défendue par E.STAHL, père du " phlogistique ". Il ne semble pas adhérer au mouvement vitaliste prônant l'idée de " force vitale ". Il apparaît comme le théoricien de l'âme dans la vision mécaniste de l'Homme Machine du XVIIIème siècle, le précurseur en quelque sorte de la médecine psychosomatique.
MESMER est en effet un mécaniste par sa formation à l'université de VIENNE mais un fluidiste dans l'âme.
Ses maîtres sont des élèves de Hermann BOERHAAVE ; Gerhard von SWIETEN et Anton von HAEN faisaient parties du jury lors de sa soutenance de thèse. Les auteurs cités dans cette thèse sont pour la plupart des italiens disciples de l'école de GALILEE (Giorgio BAGLIVI, Lorenzo BELLINI) et des anglais disciples de NEWTON (A. PITCAIRN, Thomas SYDENHAM). L'emprunt à MEAD souligné par F.A. PATTIE est certainement fondé mais on ne peut refuser d'admettre la lecture de ces auteurs par MESMER.
Sa représentation du système nerveux appartient au vieux schémas galénique dans lequel les nerfs sont constitués de deux sortes de gaines : les nerfs mous sont périphériques, dépressibles et creux, enveloppant dans un conduit aérien les nerfs durs, centraux. Les nerfs mous se réunissent dans le cerveau mou, l'encéphale tandis que les nerfs durs se réunissent dans le cerveau dur, le cervelet. Les nerfs durs ou sec sont responsables de la vie végétative, du métabolisme basal et centralisé au niveau cérébelleux. Ils entretiennent la vie organique(pneuma vital). Les nerfs mous enveloppent les esprits animaux élaborés à partir de la circulation sanguine ? Ces esprits volatils vont et viennent à l'intérieur de cette tuyauterie membraneuse comme des courants d'air (pneuma animique). Ils sont les vecteurs aériens des mouvements de l'humeur, induisant au niveau central, l'élaboration d'une flamme psychique (pneuma psychique) qui reflète les états de l'âme, préfiguration des vapeurs. Selon cette théorie humorale et pneumatique héritière de la théorie des quatre éléments, les quatre tempéraments traduisent la dominante humorale de chaque individu qui colore en permanence la vie psychique. DESCARTES reprend cette vision pneumatique dans son Discours à propos de la nature des sensations en soutenant la thèse de cette circulation d'un esprit aérien analogue à une flamme subtile qui ondoie à l'intérieur de ces canalisations nerveuses. Il place le centre de cette magnifique chaudière au niveau de la glande pinéale.
Or, une question reste préoccupante selon ce schémas mécaniste : celle des automatismes. Le mouvement réflexe est transmis instantanément sans passer par l'aiguilleur central. Ce message sensoriel n'est pas contrôlé volontairement. Il échappe alors à la conscience. Il suppose l'existence d'une autre mode de contrôle, autonome et périphérique, régulateur des sensations internes. C'est dans cette brèche mécaniste que s'engouffrent les vitalistes prônant l'existence " d'une force vitale " responsable d'un métabolisme basal pour répondre à l'hypothèse Hallérienne de l'irritation mécanique du système musculaire.
C'est dans cette même brèche offerte par la médecine iatromécaniste que MESMER introduit sa théorie du " feu invisible " en offrant l'hypothèse de son fluide animal comme support de l'âme, c'est à dire vecteur des activités réflexes :

" Quand on considère l'activité de nos mouvements automates ou réfléchis, cette promptitude avec laquelle la volonté s'exécute depuis la tête jusqu'à l'extrémité de notre corps, on sent bien que cette célérité n'est point due au fluide lymphatique et séreux, mais au fluide nerveux, aux esprits animaux, conséquemment au fluide universel qui nous pénètre et dont l'activité immense est connue par les phénomènes électriques. "

Par sa parenté avec le " feu électrique ", le " feu magnétique " s'adresse bien au système nerveux. Mais, si le " feu électrique "est objectivé et ressenti consciemment, le "feu magnétique " n'est pas objectivé et n'est pas ressenti consciemment. Il se réserve le domaine des automatismes et circule donc dans les nerfs membraneux:

" D'ailleurs, les parties les plus électriques de nos corps sont les nerfs desséchés ; les membranes le sont moins et ne doivent vraisemblablement cette propriété qu'à leur contexture, dans laquelle, il entre beaucoup de nerfs. Les nerfs paraissent donc être les organes ou conducteurs immédiats du fluide universel dans nos corps. "

Ce système de conduction magnétique s'intègre dans une conception dynamique de la vie résultant de la philosophie galiléenne et Newtonienne. MESMER fait du mouvement la clef de ses premiers aphorismes. Selon cette philosophie, il adopte la version " solidiste " et humorale du corps humain défendue par ses maîtres enseignant à la faculté de VIENNE. La maladie résulte selon cette pensée " solidiste " d'un défaut de fonctionnement des organes ou d'une mauvaise circulation des humeurs entravée par la présence d'un obstacle solide.

" Il est certain, souligne MESMER, que la nature et la qualité des humeurs de l'homme dépendent uniquement de l'action des solides, du mécanisme des organes ou viscères, et des vaisseaux qui contiennent ces humeurs… Il est aisé de concevoir que ce n'est que dans l'irrégularité de l'action des solides sur les liquides, ou dans l'imperfection du mécanisme ou du jeu des viscères et des organes, qu'existe la première cause de toutes les aberrations… " "

La douleur est l'expression sensorielle de l'obstacle au mouvement. Elle résiste au bon écoulement des humeurs et des liquides dans l'organisme. Comme le rappelle l'article " Douleur " de l'Encyclopédie " sous la plume de BOERHAWE et VAN SWIETEN :

" Lorsque la douleur provient d'une matière qui obstrue un vaisseau quelconque, ou distend trop les parties, on doit s'appliquer à faire cesser cette cause, en procurant la résolution ou la suppuration de la matière de l'obstruction. "

En bon élève, MESMER reprend :

" Le jeu de la dilatation et de la contraction des vaisseaux sur la liqueur qu'ils contiennent, est la cause de la circulation des humeurs, et conséquemment de la vie animale. Le défaut de l'une de ces deux actions ou de la réaction en arrête le cours…L'état des vaisseaux dans lesquels le cours des humeurs est arrêté ou ralenti, est nommé obstacle. "

C'est donc par la présence de cet obstacle que survient la maladie :

" Les cause immédiates de toutes les maladies, internes ou externes, supposent le défaut ou l'irrégularité de la circulation des humeurs ou des obstructions de différents ordres de vaisseaux. "

Cependant, ces doctrines mécanistes et humorales écartent négligemment la question de l'âme, réduisant l'organisme à une machine hydraulique ou à une cornue. Par réaction à cette vision cartésienne, E. STAHL suggère le primat de l'âme dans l'entretien et le finalisme de la vie organique. MESMER est en parfaite sympathie avec le père du " phlogistique ". L'âme de STAHL s'identifie avec la " Nature " d'HIPPOCRATE. L'action du médecin est donc d'aider la nature dans le rétablissement harmonieux de la circulations des liqueurs, qu'elles soient humorales ou animales. La large place accordée aux troubles circulatoires envisage l'inflammation congestive comme un effort de la nature pour éliminer l'obstacle. La fièvre est donc une réaction naturelle, une manifestation de l'âme pour résister à l'atteinte de la maladie. Ce sont les notions antiques de crise, de paroxysme, de coction, de dépôt, de récidive et de jour critique qui sont à la base de la thérapeutique de MESMER La nécessité de la " crise " dans la cure magnétique est ainsi créditée de l'autorité du père de la médecine. La douleur et l'ensemble de la symptomatologie algique s'inscrit donc dans le même schémas : comme les élèves de l'école de COS, il considère la douleur comme le cri de la Nature

" HIPPOCRATE paraît avoir été le premier et presque le seul qui ait saisi le phénomène des crises dans les maladies aiguës. Son génie observateur l'avait conduit à reconnaître que les divers symptôme n'étaient que les modifications des efforts que la Nature faisait contre ces maladies. "

L'action du magnétisme étant selon sa théorie IMITATIVE la voix de la Nature, la douleur, à l'image des secousses telluriques ou des éruptions volcaniques en est son expression paroxystique :

" Cette loi est si vraie et si générale, poursuit-il, que d'après l'expérience et l'observation, la plus légère pustule, le plus petit bouton sur la peau, ne se guérissent qu'après une crise. "

La symptomatologie en découle. Elle est définie à partir de la notion de " jour critique ".

" HIPPOCRATE, par les symptômes les plus opposés en apparence, au lieu d'être déconcerté, pronostiquait la guérison ; son assurance était fondée sur l'observation de la marche périodique des jours qu'il appelait critiques. "
Le " jour critique " indique le moment seuil ou la Nature tente d'éliminer l'obstacle au bon écoulement des fluides. Cette lutte de la Nature contre la maladie naissante se traduit de façon douloureuse sous forme de crise. Cette douleur est définie selon MESMER comme le " symptôme critique ", tandis que les manifestations provoquées par l'obstacle lui-même contre le cours de la Nature est le " symptôme symptomatique "responsable de la maladie.

" Cet effort est appelé crise, et tous les effets qui résultent directement de cet effort, sont appelés les symptômes critiques…tandis que les effets provenant de la résistance contre cet effort de la Nature, sont dits les symptômes symptomatiques et forment ce qu'on doit appeler la maladie. "

La " crise ", en tant qu'expression aiguë du corps est donc selon MESMER le signal d'alarme permettant de diagnostiquer et de traiter la maladie. La douleur est au cœur de sa thérapeutique puisqu'elle devient l'objectivation de " l'inflammation magnétique animale ". Cette notion traditionnelle de " crise " est assez proche de la notion de " spasme " défendue par un de ses maîtres, Friedrich.HOFFMANN. Spasme et atonie étant liés au système neuromusculaire, il est logique que MESMER s'y intéresse et cherche à intégrer cette théorie dans son système du feu invisible.
La ressemblance entre ces deux auteurs est frappante lorsqu'on les écoute définir la vie organique.

" C'est, selon F. HOFFMANN, un mouvement de circulation du sang et des autres liqueurs produit par la systole et la diastole du cœur et des artères, ou pour mieux dire de tous les vaisseaux, de toutes les fibres, entretenu par l'abord qui s'y fait du sang et des esprits. "
MESMER reprend en bon élève :

" C'est à cette faculté, appliquée au mécanisme particulier du cœur, que nous devons le mouvement de systole et diastole de ce viscère hydraulique et de toutes les artères.
Le jeu de la dilatation et de la contraction des vaisseaux sur la liqueur qu'ils contiennent, est la cause de la circulation des humeurs, et conséquemment de la vie animale. "

Le lien analogique entre la contraction musculaire et le jeu alternatif d'attraction et répulsion observé dans le magnétisme ne peut que servir sa thèse. Le glissement théorique se fait vers l'école mécanique de Albrecht Von HALLER qui a vraisemblablement été aussi un de ses enseignants(université de GOTTINGEN) afin de rectifier sa doctrine de l'irritabilité et d'apporter un éclaircissement à la symptomatologie aiguë et chronique développée par F. HOFFMANN. C'est en greffant habilement la mécanique Hallérienne de la physiologie musculaire sur son système pneumatique spécifique au système nerveux que MESMER introduit sa théorie du " feu invisible ".

Douleur et " inflammation magnétique animale "

Sa " magnéto physiologie " est tout aussi baroque que sa symptomatologie de la " crise ". En intégrant la théorie de l'irritabilité neuromusculaire proposée par A.VON HALLER et la dynamique fluidique des esprits animaux de E. STAHL, il arrive à authentifier son agent le " feu invisible " comme source de vie et support de l'âme.
La contraction musculaire autonome observée par son maître sur un organe isolé est une propriété de la nature appelée " irritabilité " Cette irritabilité est due, selon MESMER, à l'effet alternatif de l'Intention et de la Rémission définis dans son premier mémoire de 1779. Ce double effet alternatif de tension et de relâchement est analogue aux raccourcissement et aux allongements de la fibre musculaire lors de sa contraction. Les diastoles et systoles du cœur entrevues précédemment selon la thèse d'HOFFMANN en sont l'expression centrale.
" L'irritabilité ", en tant que " ressort commun " ou principe vital définit par HALLER est remaniée par MESMER par analogie avec le magnétisme naturel :

" C'est ainsi et par les mêmes causes, que l'irritabilité est naturellement augmentée ou diminuée; en sorte que le cours et le développement dans les maladies, et même leur guérison, que l'on attribue vaguement à la Nature, sont réglés et déterminés par cette influence ou par ce que j'appelle magnétisme naturel. "

Se servant de sa théorie IMITATIVE, il propose sa théorie du " feu invisible " pour mettre au point sa thérapeutique magnétique appliquée à l'homme et faire ainsi le saut analogique du magnétisme naturel au magnétisme animal :

" Mais comme cette opération de la Nature, quoique générale, ne peut devenir utile qu'aux êtres qui y sont particulièrement disposés, il me restait à découvrir et à reconnaître les lois et le mécanisme intime des procédés de la Nature, afin de savoir l'imiter et d'en faire l'application renforcée et graduée… "

L'idée de tonicité spécifique au tonus musculaire devient alors cruciale pour renforcer ce feu magnétique appliqué à l'homme. MESMER poursuit en se référant à la théorie du calorique :

" Comme le feu, par un mouvement tonique déterminé, diffère de la chaleur, ainsi le magnétisme, dit animal, diffère du magnétisme naturel. "

Le " mouvement tonique " n'est rien d'autre que l'élan vital, la " force de l'âme " qui mobilise et entretient la vie. Cette conception est d'inspiration animique. E. STAHL, père du " phlogistique ", explique la cohésion et la forme des organismes par un principe directeur, l'âme, distribué sous forme d'un réseau, celui des fluides animaux. En l'absence d'examen microscopique, l'histologie nerveuse est encore balbutiante et la thèse animique est fort séduisante. Par sa vision téléologique de la conservation et de l'entretien des forces vitales, elle est adoptée par les cartésiens comme par les newtoniens.
Utilisant la théorie IMITATIVE, MESMER assimile ce " mouvement tonique " du feu magnétique au mouvement tonique de la fibre musculaire. La contraction musculaire naturelle est analogue au flux et au reflux des ondes magnétiques naturelles. Elle est locale et entretient la vie végétative. Le magnétisme naturel est intrinsèque à la matière organisée ; il est responsable du mouvement de marée ; il est présent de façon analogique dans la fibre musculaire comme dans tout tissus contractile responsable du mouvement. Cependant, ce mouvement subtile ne peut pas être perçu consciemment et contrôlé volontairement.
Imitant la théorie du calorique, il suggère la nécessité d'une excitation appliquée localement pour échauffer par frottement cette fibre qui a perdu son magnétisme naturel.

" Enfin, les facultés de l'homme sont manifestées par les effets du magnétisme, comme les propriétés des autres corps sont développées par les procédés du feu gradué employé par la chimie. "

L'entretien de cette chaleur magnétique ravive le magnétisme naturel, puis par résonance le magnétisme animal, c'est à dire le mouvement des fluides animaux circulant le long des nerfs sensoriels connectés sur cette fibre. MESMER poursuit son explication :

" La chaleur est dans la Nature ; sans être feu, elle consiste dans le mouvement intestin d'une matière subtile…Le feu produit presque à l'instant, et dans la plupart des circonstances, les effets qu'on obtient de la chaleur que par la durée du temps et avec le concours des causes particulières. Et voilà comment le magnétisme naturel diffère du magnétisme animal dont il s'agit ici. "

Par analogie avec le péristaltisme musculaire, le péristaltisme magnétique " enflamme " l'organe associé : la répétition régulière et l'accélération de ce mouvement alternatif de frottement le long des ramifications nerveuses déclenche l'apparition de contractions musculaires, de spasmes de plus en plus violents traduisant l'irruption de secousses magnétiques analogues aux secousses sismiques. Ces secousses résonnent en profondeur et se répercutent sur l'organe sous-jacent obstrué.

" L'action la plus immédiate du magnétisme ou de l'influence de ce fluide, est de ranimer et de renforcer l'action de la fibre musculaire par un mouvement accéléré, tonique et analogue à la partie organique à laquelle elle appartient. "

L'irruption de ces spasmes est symptomatique de la " crise "(symptômes critiques), c'est à dire de l'éveil des forces vitales. La vie, l'âme, la Nature est ainsi ravivée. A terme, "l'inflammation magnétique animale " peut embraser la " chaudière magnétique " et propager ce " feu invisible " au niveau central par le biais du réseau nerveux. La " crise " devient alors très douloureuse et le magnétiseur doit rétablir l'équilibre magnétique afin d'éviter " l'incendie ".
Grâce à cette explication métaphorique qui enjambe à la fois les théories du calorique et de l'animisme, MESMER s'échappe de la thèse mécaniste de A.VON HALLER qui élimine le recours à ce fluide invisible en prétextant l'existence innée de cette force vitale dans le muscle comme " vis insita ". Il rejoint d'une certaine façon les thèses vitalistes de l'école de MONTPELLIER et plus particulièrement celles de Paul-Joseph BARTHEZ qui donne le nom de " principe vital " à ce " mouvement tonique ". Il conserve cependant la thèse animiste de E.STAHL par sa vision pneumatique de la neurophysiologie. Le " mouvement tonique " de E.STAHL est selon MESMER un " feu invisible " d'origine magnétique, fluidique, ondulatoire, circulant le long du réseaux nerveux, raison pour laquelle il irradie autour de lui en stimulant les sens et en embrasant l'espace et la matière environnante :

"… l'homme possède des propriétés analogues à celles de l'aimant ; qu'il est doué d'une sensibilité par laquelle il peut être en rapport avec les êtres qui l'environnent, même les plus éloignés ; et qu'il est susceptible de se charger d'un ton de mouvement, qu'il peut à l'instar du feu, communiquer à d'autres corps animés et inanimés "

Grâce à cette " inflammation magnétique animale", l'irritabilité est restaurée, l'obstacle à la libre circulation des humeurs est consumé, le mouvement harmonieux des liquides est rétablit, les organes sont purifiés. Selon ce schémas, la douleur est donc nécessaire, car résultant d'un excès de combustion de ce feu invisible entretenu afin d'évacuer l'obstacle à la libre circulation des humeurs.

Pour rétablir la santé, il s'agit donc selon MESMER :

" 1° De savoir provoquer et entretenir par tous les moyens possibles ce feu et d'en faire l'application.
2° De connaître et lever les obstacles qui peuvent troubler ou empêcher son action, et l'effet gradué qu'on cherche à obtenir dans le traitement.
3° De connaître et de prévoir la marche de leur développement pour en régler et en attendre avec fermeté le cours jusqu'à la guérison.
Voilà à quoi se réduit généralement la découverte du magnétisme animal, considéré comme moyen de préserver des maladies et de les guérir ".

La statique, la locomotion, et la plupart des fonctions physiologiques sont ainsi conservés grâce à cette chaudière magnétique ramifiée à différents étages à l'intérieur du corps.
En révisant le concept d'irritabilité définit par A.VON HALLER, MESMER rectifie du même coup la symptomatologie aiguë et chronique développée par F. HOFFMANN qui voyait dans le spasme l'expression même de la douleur, l'atonie caractérisant la chronicité Le spasme neuromusculaire résultant de l'obstruction à l'écoulement des liqueurs correspond en fait à la " crise symptomatique " définie par MESMER. Il ne faut pas lutter contre la Nature en prescrivant des calmants, fortifiants, évacuants et altérants. Il faut au contraire l'encourager, la laisser s'exprimer :

" D'ailleurs, remarque MESMER à ce titre, on a lieu de regretter que la médecine ignore encore le développement naturel et nécessaire de la plupart des maladies chroniques : c'est en s'y opposant par des remèdes qu 'elle en trouble la marche, en arrête le cours, et très souvent en avance le terme par une mort prématurée. "

Tonicité de l'âme, stimulation du " principe vital ", voix de la Nature d'HIPPOCRATE, " crise symptomatique ", ces diverses thérapeutiques concourent à simplifier considérablement le traitement de la maladie en encourageant la manifestation de la douleur. Ce signal corporel est le meilleur ami du médecin pour établir son diagnostic. Il clame à haute voix les désordres internes. La douleur est déjà au centre de cette première médecine psychosomatique.
" L'inflammation magnétique animale " participe en tant que agent de stimulation calorique à l'ensembles des médications administrées afin de " ranimer les forces vitales " : telles sont les frictions, la flagellation, l'urtication, la cautérisation. L'utilisation des vésicatoires contribuait selon le principe hippocratique à détourner le cours de la maladie en produisant une douleur à distance ou en réveillant la nature engourdie. Des échauffants, des caustiques, des rubéfiants(à base d'orties) étaient appliqués pour créer une dérivation ou vivifier localement une perte de sensibilité ou de motricité. L'acupuncture survient précisément à cette époque en revendiquant les mêmes principes thérapeutiques que ces médecine vitalistes ou psychosomatiques. Les moxa et les punctures sont chargées de stimuler l'élan vital et d'en harmoniser son écoulement. Médecine magnétique et médecine chinoise se rencontrent à un moment où la traditionnelle doctrine du " feu invisible " laisse la place au futur concept d'énergie(calorique, électromagnétique, mécanique et plus tard atomique).

Il reste qu'en regard des doctrines relatives à la neurophysiologie, " l'inflammation magnétique animale " apparaît comme une interprétation personnelle de l'hypothèse proposée au début du siècle par Thomas WILLIS suggérant la présence d'un éther animal circulant dans l'arborisation du réseau nerveux. En effet, cherchant à expliquer le mouvement réflexe, T. WILLIS voulait alors se démarquer du modèle de DESCARTES pour proposer un modèle pyrotechnique très proche du modèle magnétique de MESMER :

" L'esprit animal, selon lui, est lumière en attendant d'être feu. Son transport est de l'ordre de l'allumage et son effet de l'ordre de la déflagration, les nerfs ne sont plus, dans cette " physiologie, des cordes ou des canalisations, ce sont des mèches. "

Reprenant dans son Discours ce modèle d'explications des mouvements involontaires, MESMER a fait sienne cette attente d'un des pères de la neurophysiologie en y greffant habilement la thermodynamique de son " feu magnétique ". Il présente ainsi à ses pairs une théorie fort séduisante du mouvement automatique alors que l'arc réflexe neurosensoriel médullaire n'est pas encore démontré. Il arrive à intégrer à la fois la thèse chimique du calorique défendue par LAVOISIER et celle du défunt " phlogistique "sans réussir à assimiler le " feu électrique " qui reste son adversaire officiel ; il souligne dans son mémoire de 1799 :

" Cela peut suffire pour démontrer qu'on ne doit pas confondre le magnétisme avec les phénomènes qui ont pu donner lieu à ce qu'on veut appeler l'électricité animale "

Sa " magnéto physiologie " du système neuromusculaire va cependant être sérieusement " consumée " par l'électrophysiologie de GALVANI. Le " feu électrique " va s'imposer comme doctrine majoritaire et le " magnétisme animal " devra céder la place à " l'électricité animale ".. L'identité céleste de la foudre animale circulant dans le réseau nerveux est bien plus élogieuse et gratifiante pour la " Machine Humaine " que ce tellurisme sous-terrain invisible résonnant à l'intérieur de l'âme.
Le marquis de PUYSEGUR, premier disciple provincial du maître et fervent apôtre du magnétisme animal en sera le premier dissident en s'éloignant de la thèse magnétique au profit de la thèse électrique :

" D'après cet aperçu, indique-t-il en introduction de ses Mémoires, l'homme, ainsi que tout ce qui existe, se trouve aussi saturé à sa manière du fluide universel, et peut être considéré comme une machine électrique animale, la plus parfaite qui existe… Par tout ce que je viens de dire, on peut conclure que si la base de mon système est vraie, l'homme n'a besoin d'aucun accessoire pour agir sur ses semblables d'une manière salutaire, notre électricité animale tendant toujours à se porter où notre volonté la dirige. "

Cet aristocrate du magnétisme mène tambour battant ses expériences sur ses sujets pour objectiver la différence entre " l'électricité animale " et le " magnétisme animal " Parmi ceux-ci, le célèbre JOLY est ainsi chargé grâce à une bouteille de LEYDE :

" JOLY était celui qui, par quelques connaissances de la chose, pouvait me satisfaire le plus. Je le fis communiquer, sans être isolé, au conducteur de ma machine, et fis tourner le plateau ; alors il me dit qu'il sentait de cette manière circuler le fluide en lui ; que cela ne lui faisait aucun mal ; et que ce qu'il ressentait ressemblait, sans être aussi fort, à ce qu'il éprouvait autour des réservoirs magnétiques. "

Le maître lui-même témoigne de son embarras à propos de la nature de la douleur déclenchée par " l'inflammation magnétique " ; il avoue dans ses premiers écrits :

" Quant à la douleur qu'excite la magnétisation, elle varie ; elle est tantôt déchirante, tantôt brûlante, tranchante, analogue aux secousses électriques, etc. "

Il persiste donc une sérieuse ambiguïté entre les effets " inflammatoires " perçus par le patient lors de l'électro choc et ceux rapportés lors du " magnéto choc " Les effets produits par le " feu magnétique " sont tellement voisins de ceux du " feu électrique " à petite dose que le Marquis de PUYSEGUR abandonne la baguette de fer pour la baguette électrostatique en verre :

" Le rapprochement que j'ai trouvé entre les effets électriques et ceux du magnétisme animal, m'ont conduit à me servir plutôt de baguettes de verre pour toucher mes malades, que de baguettes de fer, que l'on emploie ordinairement ".

Il reste que l'effet observé le plus couramment par les sujets comme par les opérateurs est bien celui d'une inflammation. Dans la plupart des cures, la douleur ressentie lors de la crise est d'ordre thermique. La " marée magnétique " est bien perçue comme un embrasement progressif suscitant picotements, démangeaisons, chaleur, brûlures. La crise s'accompagne le plous souvent de fièvre. MESMER rapporte ainsi cette observation sur sa première patiente, la jeune OESTERLINE après lui avoir appliqué les aimants fabriqués par le R. Père HELL :

" La malade ayant eu une rechute au mois de juillet dernier, je lui attachai aux pieds deux aimants évasés, et un autre en forme de cœur sur la poitrine. Elle souffrit aussitôt une douleur brûlante et déchirante, qui montait des pieds jusqu'à la crête des os des îles, où elle s'unissait à une douleur pareille qui descendait d'un coté de l'endroit de l'aimant attaché sur la poitrine, et remontait de l'autre à la tête, où elle se terminait au sommet. Cette douleur, en se dissipant, laissa dans toutes les articulations une chaleur brûlante comme le feu. "

Lors d'une confrontation devant trois membres de la Faculté commis par D'ESLON pour attester l'authenticité de son agent, MESMER rapporte quatre expériences dont les deux suivantes :

" Faite sur M.VERDUN,…La direction de mon fer lui occasionna tremblement, chaleur au visage, suffocation, sueur et défaillance. Il tomba sur un canapé. "
" Faite sur M. le Chevalier de CRUSSOL, venu comme témoin ;…M. Le Chevalier de CRUSSOL ayant saisi un des intervalles entre les expériences précédentes, m'avait prié de le toucher, et je lui avais occasionné dans le côté une douleur accompagnée de chaleur si sensible qu'il avait engagé la Compagnie à s'en assurer en portant la main. "

Enfin, parmi les pièces justificatives présentées à la fin de ce traité historique, on peut lire dans la guérison de M. le Chevalier du HAUSSAY :

" J'ai eu des crises qui commencèrent par un malaise général, et furent suivies d'un froid excessif, comme si des filets de glace ma sortaient de la chair. A près cela un chaud violent sans fièvre qui se termina par une sueur d'odeur fétide, quelquefois si abondante que je traversais mes matelas ; "

S'expliquant sur les effets ressentis lors de la magnétisation de ses somnambules, le Marquis de PUYSEGUR précise dans ses célèbres " Mémoires " :

" La seule sensation que j'éprouve en magnétisant, est relative à l'effet que je produis sur un malade : s'il est susceptible des effets magnétiques, je sens une chaleur plus ou moins légère dans la main, et un attrait plus ou moins grand à magnétiser. "

Un autre pionnier du magnétisme animal, le Marquis TARDY de MONTRAVEL, auteur et expérimentateur resté dans l'ombre de MESMER et du Marquis de PUYSEGUR nous apprend d'après le témoignage de sa patiente dans son " Essai sur la théorie du somnambulisme " :

" Mademoiselle N.. dormait d'un profond sommeil magnétique très tranquille. J'armai une petite machine électrique portative dont je m'étai muni à dessein ; et n'osant d'abord me hasarder à électrifier ma malade, je me contentai de tirer moi-même l'étincelle, étant à environ deux pieds de distance d'elle.
L'effet fut aussi prompt qu'étonnant : je vis ma malade tomber tout à coup dans un accablement si grand, que je la crus prête à s'évanouir. Je me hâtai de la magnétiser avec beaucoup de vitesse, de la tête aux pieds, afin de rendre au fluide nerveux son cours naturel; et ce ne fut qu'après une demi-heure de travail, que je parvins à la rappeler un peu à elle.
Je la questionnai pour lors sur ce qu'elle venait d'éprouver. Je ne sais, ma dit-elle, ce que vous avez voulu faire, mais vous m'avez fait beaucoup de mal : il m'a semblé qu'on me donnait de grands coups de massue sur les bras, sur les jambes, sur le crâne, et sur toutes les jointures : je vois bien à présent que vous avez fait circuler dans moi un nouveau fluide différent du nôtre. Je vois ce nouveau fluide sortir par toutes mes jointures, à mesure que vous magnétisez. "

Ces grands coups de massue n'évoquent-ils pas les secousses convulsives déclenchées par le " feu magnétique " de MESMER ? Ces spasmes douloureux sur toutes les jointures ne sont-ils pas semblables à ceux décris lors de la " crise " ? Le " magnétisme animal " de MESMER ne se rapprocherait-il pas de " l'électricité animale " de son apôtre dissident, le marquis de PUYSEGUR ? La crise dite " magnétique " ne serait-elle pas en définitive le résultat d'une saturation électrique localisée au niveau des zones de résistance qui font obstacle à la circulation du " courant " ?
Lors des premières passes magnétiques sur un malade, le Marquis de PUYSEGUR fait cette remarque troublante :

" …et souvent, dès la première fois, on lui occasionne une crise, laquelle d'après les phénomènes qu'elle présente, doit s'appeler crise magnétique. C'est alors qu'on voit la preuve de la similitude exacte qu'il y a entre l'électricité et le magnétisme : des effets analogues à l'électricité artificielle, on passe à ceux analogues an magnétisme minéral… "

MESMER remarque de façon toute aussi troublante le même appariement de ces deux fluides sans en déduire qu'il s'agit en fait du même phénomène :

" J'ai trouvé, poursuit-il à la suite de la cure de la jeune OESTERLINE, deux moyens de renforcer si promptement le magnétisme, que la malade, au lieu d'une douleur déchirante et brûlante, qui suit ordinairement l'application de l'aimant, sentit des secousses douloureuse qui se succédaient régulièrement et rapidement, comme dans l'électrisation, et qui, des faisant sentir aux articulations des bras, du col et enfin à la tête, devinrent d'autant plus vives, qu'elles étaient plus éloignées. "

Il observe le même phénomène d'induction que dans l'électrisation à distance, supposant pas qu'il s'agit de l'action magnétique. Les douleurs ne sont pas celles d'une massue mais d'une barre de fer :

" J'excitai dans la malade, sans aucune communication directe et dans un éloignement de huit à dix pas,…une douleur aussi vive que si on l'eût frappée avec une barre de fer. "

" L'inflammation magnétique " ne se déclencherait alors qu'à la suite d'une " inflammation électrique " suffisante pour déclencher la " crise ", de la même façon qu'un courant électrique induit un courant magnétique lorsqu'il traverse une résistance avec un voltage suffisant. Le " mouvement tonique " serait en quelque sorte " l'ampérage physiologique de chaque tempérament ". Le magnétiseur jouerait à la fois le rôle de générateur et de galvanomètre pour apprécier la résistance électromagnétique de l'organe malade afin de la brûler et rétablir ensuite un courant continu.
Bien entendu, cette réciprocité entre les deux fluides (ou disons les deux courants) ne pouvait être appréhendée avant la découverte du savant danois Hans Christian OERSTED. L'aimant et la foudre sont encore distinct comme deux frères jumeaux. L'électro-aimant n'est pas encore né, mais MESMER en est certainement l'incarnation vivante. Il serait ainsi l'inventeur de la " dynamo humaine ".
L'induction de " l'inflammation électrique "pourrait être provoquée par les mouvements alternatifs du magnétiseur effectuant ses passes rythmiquement le long des bobinages nerveux qui circulent dans le corps. La " marée électrique " induite consume lors de la " crise " l'obstacle qui fait " résistance " au passage de cette " inflammation " (ou disons du courant) suscitant des douleurs aiguës analogues à celles d'une décharge électrique. L'objet de la maladie étant ainsi éliminé, le patient recouvre la santé mais une sensibilité électromagnétique induite est apparue.
Cette hypothèse tirée des écrits de MESMER, de PUYSEGUR, et de TARDY de MONTRAVEL nous apporte une éventuelle explication sur la " crise végétative " ou " somnambulique " Ayant atteint ce seuil " critique " définit par MESMER, " l'inflammation électromagnétique " induite lors de la " crise " peut s'amplifier. Si elle et entretenue, comme dans une bobine électromagnétique, elle peut alors s'embraser. Le champ de cette" inflammation magnétique animale" peut se propager à tout objet ayant un magnétisme naturel tel que la végétation. Ecoutons le marquis de PUYSEGUR en donner son explication :

" Le printemps passé, mon traitement se faisait autour d'un arbre : le mouvement végétal alors venant prêter une force de plus à l'électricité animale, il résultait de cette action, combinée sur les individus qui y étaient soumis, des effets plus analogues encore à notre système, que ceux qui s'obtiennent ordinairement dans les traitements magnétiques ordinaires. "


" L'inflammation magnétique " et ses répercussions sur le " sens interne "

Contrairement à " l'inflammation Mesmérienne ", " l'inflammation Puysegurienne " est indolore, calme, et sereine. Elle en est le reflet complémentaire et antagoniste, ce qui semble confirmer notre intuition d'une " inflammation magnétique "induite succédant à " l'inflammation électromagnétique " mesmérienne. MESMER l'annonce lui-même en soutenant que cet état de " crise somnambulique "correspond aux maladies chroniques survenant à la suite de la " crise " douloureuse appliquée dans le cas des maladies aiguës.

" D'après ma théorie sur les "crises, c'est en observant avec plus d'attention le développement aussi négligé que contrarié des maladies chroniques, que j'ai reconnu le phénomène d'un sommeil critique, dont les modifications infiniment variées se sont montrées assez souvent à mes yeux, pour ouvrir une nouvelle carrière à mes observations sur la nature et les propriétés de l'homme. "

Le marquis de PUYSEGUR insiste également sur la nécessité de la maladie chronique comme conditionnement préalable à l'apparition de la " crise somnambulique ". L'état de santé est un état neutre, sans polarité électromagnétique ne permettant pas d'induire " l'inflammation magnétique " de la " crise somnambulique :

" Il existe encore une particularité bien remarquable dans l'état de crise magnétique ; c'est que la perfection de cette sensation, dont nous ne pouvons nous faire une idée, n'existe véritablement que lorsque les individus sont malades : une fois guéris, s'ils continuent à tomber en crise, ils ne sont plus bons à consulter sur les maladies des autres ; ils avouent alors qu'ils ne sentent plus rien… "

Selon MESMER, l' explication de la théorie du " feu invisible " s'applique à la " crise " somnambulique qu'il définit comme " sommeil critique ", équivalent du " symptôme critique " à l'état de veille. Il s'agit, selon lui, d'un palier intermédiaire oscillant entre l'état de sommeil et l'état de veille :

" L'état de crise dont je parle étant intermédiaire entre la veille et le sommeil parfait, il peut se rapprocher plus ou moins de l'une ou de l'autre ; il est susceptible par là de divers degrés. Si cet état est plus près de la veille, il participe alors de la mémoire et de l'imagination ; il éprouve les effets des sens externes…Mais lorsque cet état est le plus rapproché du sommeil, les assertions des somnambules étant alors le résultat des impressions reçues directement par le sens interne à l'exclusion des autres, on peut les regarder comme fondées dans la proportion de ce rapprochement. "

Ce palier intermédiaire s'observe donc en cas d'application et d'entretien prolongé de la cure électromagnétique sur un malade chronique. Il est extrêmement fugace ordinairement, mais l'induction électromagnétique semble le stimuler, voir l'amplifier. Il est donc vraisemblable que MESMER ait connu accidentellement la " crise " somnambulique avant son élève PUYSEGUR. S'il ne l'a pas révélé dans ses précédents écrits, c'est qu'il pressentait que cette seconde " crise " échappait au seul champ médical et risquait de déborder sur le plan irrationnel de la religion. Ies mésaventures de son illustre prédécesseur J.B.VAN HELMONT, avec le Saint Siège l'incitaient à développer l'aspect médical plutôt que l'aspect spirituel, favorisant ainsi une recherche scientifique susceptible de légitimer sa découverte. Il est vraisemblable que MESMER ait lui-même auto expérimenté cet état lors de sa transe sylvestre à la veille de son départ pour la France et qu'il se soit senti investi de ce rôle de " messager "céleste annonciateur d'une Bonne Parole révolutionnaire. Il n'a pas dû être surpris de la découverte de son élève, lui laissant le soin d'évangéliser les campagnes en se soustrayant ainsi à la Sainte Inquisition. Sa seule ambition, en tant que précurseur de la médecine psychosomatique, a été de réintégrer habilement l'âme humaine dans le champ de l'analyse scientifique pour en faire une véritable discipline médicale :

" En un mot, je dois désirer que l'on fasse mieux que moi. Il suffira toujours à ma gloire d'avoir pu ouvrir un vaste champ aux calculs de la science, et d'avoir en quelque sorte tracé la route de cette nouvelle carrière. "

PUYSEGUR montrant du doigt le magnétisme végétal jette un discrédit sur le baquet et les " chambres de crise ". Il ouvre un nouveau champ d'exploration beaucoup plus vaste qui est celui de la Nature elle-même. Il reprend l'Homme baquet de la Jérusalem intellectuelle et le baptise dans ce " feu invisible " universel offert par la Nature. Il se veut bien entendu le digne héritier de MESMER. Il apparaît comme son " fer de lance " dans l'investigation psychique rationnelle. N'ayant pas de censure ordinale, il s'engage " tambour battant " dans ce nouveau " Trafalgar " scientifique.
Il prend donc le relais ambré de son maître et actionne à tour de bras l'électroaimant animal afin d'en observer scrupuleusement les effets sur la foule de sujets expérimentaux conditionnés par l'orme du village. En expérimentateur rigoureux, il enregistre méticuleusement le détail de ses cures à travers la rédaction d'une liste impressionnante de procès verbaux. Il semble, d'après lui, que " l'inflammation magnétique " végétale ne supprime pas la douleur organique mais induit plutôt une analgésie, voir une anesthésie :

" Ce n'est pas que dans cet état les individus malades ne souffrent quelquefois d'une manière inouïe ; je dis plus, leur guérison ne peut s'obtenir sans souffrances ; mais alors on pourrait dire que, sous l'empire bienfaisant de la NATURE, leur corps seul souffre, sans que leur âme en soit altérée. "

" L'inflammation magnétique " est donc obtenue graduellement chez PUYSEGUR comme chez MESMER Le passage par la " crise mesmérienne3 est obligatoire pour obtenir la guérison des maladies aiguës. Ce passage est également obligatoire pour soigner les maladies chroniques et pour atteindre la palier somnambulique :

" Tout ce qui s'appelle convulsions ne doit être qu'un passage éphémère entre les mains du magnétiseur ; et l'état de crise, au contraire, est un état calme et tranquille, qui n'offre aux regards sensibles que le tableau du bonheur et du travail paisible de la nature pour rappeler la santé. "

Le marquis fait écho à MESMER qui déclare à propos de la distinction entre maladies aiguës et chroniques :

" Les maladies aiguës sont, à l'égard des chroniques, ce que le cours de la vie d'un insecte qu'on nomme éphémère, est au cours de la vie des autres animaux… "e

Il y aurait en quelque sorte une " physique quantique " de " l'inflammation électromagnétique animale ".
En effet, plus l'opérateur effectue ses passes sur son sujet, plus il actionne le bras de l'électroaimant formé par ce " couple ", plus la circulation de " l'inflammation électrique " initiale est rapide, plus la sensibilité magnétique est augmentée jusqu'à atteindre un seuil " critique " rétablissant un courant continu. Si le bras de cet électroaimant est encore tourné, la sensibilité magnétique atteint un nouveau seuil " critique " qui n'est plus organique mais psychique. L'orage électromagnétique déclenché par la " crise " provoque une sorte de commotion cérébrale. La sensation ordinaire perçue consciemment comme dans le galvanisme s'efface devant une sensation microscopique, à peine perceptible.

" On peut les comparer, souligne MESMER à propos des somnambules, à cet égard à un télescope dont l'effet varie comme les moyens de l'ajuster. "

En langage électrique, nous pourrions dire que le voltage devient suffisant pour déclencher une perturbation électromagnétique de nature ondulatoire : l'effet photoélectrique dont la longueur d'onde passerait en l'occurrence du domaine visible au domaine de l'invisible. Le somnambule devient une " caisse de résonance ", une sorte d'antenne réceptrice et émettrice aux signaux sensoriels de fréquence microscopique et macroscopique.

" Dans cet état de crise, précise MESMER…leurs sens peuvent s'étendre à toutes les distances et dans toutes les directions, sans être arrêtés par aucun obstacle. "

L'irradiation lors de la crise somnambulique n'est plus extériorisée comme dans " l'inflammation magnétique mesmérienne ", mais intériorisée. Le champ d'application n'est plus celui de la sensibilité extéroceptive mais celui d'une sensibilité intéroceptive plus englobant. La " crise " somnambulique se manifeste par une suspension brutale de l'état de veille qui se poursuit par un nouvel état de " super veille ". Le marquis de PUYSEGUR rapporte ainsi la première crise de VICTOR :

" Après l'avoir fait lever, je le magnétisai. Quelle fut ma surprise de voir, au bout d'un demi-quart d'heure, cet homme s'endormir paisiblement dans mes bras, sans convulsion ni douleur ! Je poussai la crise ; ce qui lui occasionna des vertiges : il parlait, s'occupait tout haut de ses affaires. "

Si l'effet photoélectrique produit par la " crise mesmérienne " est du domaine du visible, du diurne, du volontaire, l'effet photoélectrique produit par la " crise somnambulique " est du domaine de l'invisible, du nocturne, de l'involontaire. Ce domaine sous-jacent et englobant offre au sujet magnétisé un champ de conscience démesuré par rapport à celui de l'état de veille. Une fois de plus, MESMER nous suggère une remarquable métaphore pour illustrer son propos :

" Supposons, pour un moment, un peuple qui, à l'instar de quelques animaux, s'endorme nécessairement au coucher du soleil, pour ne se réveiller qu'après son retour sur l'horizon : il n'aurait aucune idée du magnifique spectacle de la nuit et croirait l'existence bornée aux objets sensibles pendant le jour. Si, dans cet état, on apprenait à ce peuple qu'il existe au milieu de lui des hommes en qui cet ordre habituel a été troublé par des causes de maladies, et qui s'étant réveillés pendant la nuit, ont reconnu à des distances infinies des corps lumineux innombrables, et pour ainsi dire de nouveaux mondes, on les traiterait sans doute comme des visionnaires, en raison de la prodigieuse différence de leurs opinions. "

Cette suspension de l'état de veille n'est pas celui du dormeur qui plonge dans la rêverie mais celui d'un dormeur éveillé en état " d'hyper vigilance ". Un second mode d'information surgit lorsque le mode ordinaire d'intellectualisation s'efface. Ce mode d'information est périphérique et non central car il est stimulé par les sens. Il est " satellisé " à la suite de " l'orage magnétique ". Il suspend le champ de conscience ordinaire en le fragmentant par implosion en un champ de conscience extraordinaire, disséminé dans une sorte de continuum spatio-temporel. La perception n'est pas d'ordre intellectuelle ou disons électrique, mais d'ordre sensorielle, c'est à dire magnétique C'est le sens de sa métaphore cosmoanthropocentrique, figuration symbolique de sa zoodiaco magnéto physiologie :

" Si l'impression des étoiles n'est pas sensible à notre vue pendant le jour comme elle nous l'est pendant la nuit, quoique leur action soit la même, c'est qu'elle est alors effacée par l'impression supérieure de la présence du soleil ".
D'après MESMER, la perception sensorielle atteint ici un nouveau seuil qui est celui des pré-sensations. A propos des précognitions, il explique :

" Il faut y suppléer par les réflexions qu'on peut faire sur les pré-sensations constantes des hommes et surtout des animaux dans les grands évènements de la nature à des distances inaccessibles pour les organes apparents. "

De même, PUYSEGUR reprend fidèlement :

" Tout l'extraordinaire des prédictions des malades dans l'état magnétique, s'évanouit donc, en les considérant comme l'effet d'une pré-sensation particulière et dépendante de l'état dans lequel ils se trouvent : nier l'existence de cette sensation parce qu'on ne l'a point éprouvé, serait tomber dans une erreur pareille à celle d'un aveugle de naissance, qui dirait que le sens de la vue n'existe pas, parce qu'il ne peut s'en faire une idée. "

Ces pré-sensations sont sous-jacentes aux sensations ordinaires. De la même façon que la sensation électrique est d'ordre externe, la sensation magnétique est d'ordre interne. Comme nous l'avons souligné précédemment, le magnétisme animal selon MESMER sert de vecteur aux émotions, aux sentiments, aux proprioceptions. Le " feu magnétique animal " est perçu par " l'homme intérieur " qui possède ce sens supplémentaire, quintessentiel définit par MESMER comme un " sixième sens ".

" D'après les expériences et les observations faites, il y a de fortes raisons pour croire que nous sommes doués d'un sens intérieur qui est en relation avec l'ensemble de l'univers, et qui pourrait être considéré comme une extension de la vue ".

Il nous faut ici rappeler que " ce sixième sens " n'est vraisemblablement pas une invention de MESMER Une fois de plus, la théorie IMITATIVE est appliquée avec succès pour authentifier son agent car ses enseignants connaissaient l'hypothèse de cet " Homme intérieur "suggéré par SYDENHAM. Van SWIETEN admettait l'existence de ce double intérieur pour expliquer la proprioception. Cet homme végétatif est très proche de " l'homme baquet " ou du somnambule magnétique puisque Van SWIETEN considérait ces " pré-sensations " comme des " tâches aveugles " à la raison. Cet hermaphrodisme de la perception se rapproche également de la conception hippocratique de T. WILLIS pour lequel l'âme vitale ou sensitive commune à l'homme et aux animaux se distinguait de l'âme raisonnable. N'est-ce pas l'instinct revendiqué précisément par MESMER ?

" C'est par l'extension ainsi expliquée de l'instinct, que l'homme endormi peut avoir l'intuition des maladies, et distinguer parmi toutes les substances celles qui conviennent à sa conservation et à sa guérison. "

Comme la plupart des adeptes de la priorité des sensations sur l'irritation neuromusculaire dans l'explication de la " force vitale ou de " l'âme, l'ensemble de ces perceptions internes se réunissent dans une gare de triage appelée " sensorium commune ". Cet ordinateur central est située pour les uns dans les ventricules du cerveau, pour d'autres dans la substance blanche, ou encore dans le cervelet. Pour les tenants de l'irritabilité, seul compte l'arc réflexe dont le carrefour se situe au niveau de la moelle épinière. PROCHASKA, professeur d'anatomie et d'ophtalmologie à Prague et à Vienne en faisait une remarquable synthèse en distinguant les automatismes des actes volontaires, décentralisant le " sensorium commune " qui vient s'ajouter et englober le centre cérébral servant seulement de support physique. MESMER se rapproche sensiblement de cette représentation satellisée enseignée par ce professeur puisqu'il revendique un sensorium commun stellaire, distribué au système nerveux entier :

" Lorsque j'ai dit que cet organe consiste dans l'union et l'entrelacement des nerfs, je n'ai pas entendu que ce fût en un seul point ou un centre unique, ni une région circonscrite, mais bien le système nerveux en entier ; c'est à dire l'ensemble composé de tous les points de réunion, tels que le cerveau, la moelle épinière, les plexus et les ganglions. "

Les iatromécanistes donnant une explication optique analogue à la réflexion d'un miroir au niveau du relais de la moelle épinière pour expliquer le mouvement réflexe, MESMER imite cette théorie en lui apportant une rectification dont la modernité évoque étrangement l'hologramme :

" Ces différentes parties, à l'égard de leur fonctions, peuvent être considérées, séparément ou dans leur ensemble, …aux effets que produirait à nos yeux une glace exposée à différentes directions, dont la surface serait plus ou moins polie, terne, enveloppée de vapeurs ou même brisée. "

On peut reconnaître dans ce dispositif holographique une intuition géniale du monde virtuel entretenu par l'interférence permanente de signaux sensoriels électromagnétiques. Le langage analogique résultant de la théorie IMITATIVE sert de vecteur de transmission pour transformer le signal électromagnétique en information
A l'état de veille, ces signaux sont stimulés par des excitations externes et produisent sur l'écran intérieur une image dont la fréquence appartient au champ du visible. A l'état de sommeil, ces signaux disparaissent en l'absence de stimulations externes. Cet écran intérieur s'éteint comme la pénombre qui envahit le ciel au crépuscule. MESMER définit cet état crépusculaire comme " sommeil parfait " :

" Le sommeil naturel et parfait de l'homme est l'état où les fonctions des sens sont suspendues ; c'est à dire, où la continuité du sensorium commune avec les organes des sens externes est interrompue. "

Des signaux électromagnétiques d'ordre microscopique ou macroscopique peuvent alors impressionner cet écran intérieur et le rallumer en produisant une image dont la fréquence appartient au champ de l'invisible. Ce signaux suprasensibles provenant du proche entourage comme de sources cosmiques impressionnent en permanence cet écran intérieur, produisant une sorte" bruit de fond ". Mais les stimulations externes les couvrent :

" Si l'impression des étoiles n'est pas sensible à notre vue pendant le jour comme elle nous l'est pendant la nuit, quoique leur action soit la même, c'est qu'elle est alors effacée par l'impression supérieure de la présence du soleil ".

En tant qu'état intermédiaire, le " sommeil critique " permet de percevoir sur l'écran intérieur les impressions provenant de stimulations externes et internes. L'écran intérieur enregistre à la fois des sensations ordinaires de fréquence courantes et des " pré-sensations " de fréquence microscopique et macroscopique. La sélection se fait en fonction de l'approfondissement de cet état vers le " sommeil parfait ". Ces deux programmes sont aussi étrangers l'un à l'autre que le jour et la nuit. Le jour n'est cependant qu'apparent, seule la nuit cosmique est réelle. Le soleil, n'est qu'un astre parmi les milliards d'étoiles. L'état de conscience ordinaire n'est qu'un état de conscience à l'état de veille parmi les multiples état de conscience en sommeil. L'état somnambulique permet de dresser des antennes paraboliques susceptibles d'enregistrer ces " pré-sensations " et de les stocker dans ce réservoir virtuel holographique suggéré par MESMER.

Nous ne pouvons que constater combien l'hypnose s'enracine dans les écrits de MESMER. La plupart des éléments essentiels y sont déjà présents. Le patriarche les avait pressentis d'après sa théorie IMITATIVE.
Cet état somnambulique artificiel appelé " sommeil critique "n'est-il pas l'équivalent de ces états de conscience modifiée survenant avec fugacité au début du sommeil ou dans certains états de rêverie ? N'est-il pas l'état recherché par la transe hypnotique ? L'induction hypnotique n'est-elle pas similaire à l'induction de la " crise " mesmérienne ou puységurienne par focalisation sur les sensations corporelles ? Cette focalisation peut être directe, électrique ou indirecte, magnétique. Cette focalisation de l'attention ne produit-elle pas une fatigue, une résistance corporelle et mentale qui conduit à une diminution du champ de la conscience. L'approfondissement de la transe n'est-il pas celui proposé par MESMER lors de la cure magnétique ? Cet approfondissement n'est-il pas progressif, structuré en paliers, donnant accès à des sensations enfouies dans le passé, se confondant avec ces sensations primitives essentielles pour MESMER ? Ces sensations virtuelles ressenties lors de la transe favorisant le changement ne sont-elles pas l'équivalent de ces pré-sensations ? Ne servent-elles pas de clef dans la restructuration cognitive et comportementale du sujet en transe ?
La théorie IMITATIVE revendiquée par MESMER n'est-elle pas celle de la suggestion usant du langage imagé, du procédé de la métaphore permettant d'articuler le langage des sens en un langage mental et inversement ? Le sens analogique par rapport au sens numérique n'est-il pas ce " sixième sens ", ou sens interne " suggéré par MESMER permettant de traduire un message physique en langage psychique ? L'apprentissage par imitation n'est-il pas celui qui a conditionné la cure magnétique ?
La dichotomie entre perception à l'état de veille et celle à l'état hypnotique n'est-elle pas celle de la sensation vis à vis de la " pré-sensation " ? Cette dichotomie ou dissociation n'est-elle pas induite comme l'induction d'un courant électromagnétique ? Si les activités cérébrales peuvent donner un enregistrement électrique, ne peuvent-elles pas donner à fortiori un signal électromagnétique ? Les pensées, les émotions n'ont-elles pas une signature électromagnétique au même titre que les molécules, les tissus, les organes N'existerait-il pas un champ électromagnétique corporel sain et une altération de ce champ lors de la maladie ou lors de la souffrance.
La transe hypnotique n'aurait-elle pas une signature électromagnétique ? N'affecterait-elle pas un champ électromagnétique ? Ne mettrait-elle pas en évidence un seuil " critique " électromagnétique à la fois psychique et somatique ?
Les sensations douloureuses ne perturberaient-elles pas les fréquences physiologiques du tissus ou de l'organe atteint ? L'interruption de la transmission synaptique ne pourrait-elle pas être induite par la présence d'un champ magnétique? L'information centrale de la sensation douloureuse ne pourrait-elle pas être remaniée par un champ magnétique ? L'application de fréquences électromagnétiques en résonance avec l'organe lésé ne favoriseraient-elle pas la guérison ?

Conclusion :

La lecture comparée des écrits de MESMER et de ses disciples sous l'éclairage contrasté des thèses scientifiques et médicales de l'époque nous a permis de cerner d'un peu plus près la magnétophysiologie du " feu invisible " élaborée par MESMER dans le traitement de la douleur..
Bien que s'annonçant comme le nouvel Asclépios, MESMER appartient aux partisans de l'utilité de la douleur. Préférant occulter le soulagement produit par la " crise somnambulique " par souci d'intégrité morale, il fait de la douleur sa compagne pour combattre la maladie, n'hésitant pas à la pousser à son paroxysme pour faire " accoucher la Nature ".
Le marquis de PUYSEGUR, résolument adversaire aux " chambres de crise ", reconnaît pourtant l'obligation de la " crise " mesmérienne.
Le magnétisme animal est en fait le fruit d'une synthèse médicale extrêmement riche élaborée à partir de la théorie IMITATIVE. Cette théorie cherche à réconcilier habilement les versions mécanistes et chimiques de ses collègues partisans du progrès. Le schémas animiste suggéré par l'hypothèse du " feu invisible " en réponse au galénisme est d'une étonnante originalité car il intègre la plupart des théories scientifiques de l'époque. I l réussit à insuffler dans l'Homme Machine du XVIIIème siècle une âme pneumatique analogue à celle véhiculée par la Tradition.
MESMER n'est pas un réformateur ni un visionnaire. Il est le témoin sincère et passionné de son époque, trouvant dans son Art le moyen de transfigurer la vision du Monde cartésien en un Nouveau Monde éclairé par l'Evangile de la Nature. Bien que sérieusement handicapé par sa formation mécaniste, sa version fluidiste des sensations lui permet d'enjamber la querelle de l'âme raisonnable ou non. Il peut jeter les bases de la médecine psychosomatique, indiquant du bout de sa baguette le moyen de soulager les sens par les sentiments. Bien que baroque, le schémas inexact de cet Homme Fluide alimenté par cette chaudière magnétique invisible peut satisfaire le savant comme le médecin, laissant planer le doute sur l'existence de son agent mythique.
L'ambiguïté intrinsèque de ce " feu invisible ", à la fois " phlogistique ", " calorique "" feu électrique " et " feu magnétique ", nous permet de comprendre la confusion légitime qui règne entre chacun des théoriciens. MESMER se démarque du lot car il a l'ambition d'embrasse toutes ces théories.
" L'inflammation magnétique animale " tient tout autant du scientifique que du magique, du naturel que du surnaturel. Elle est inexprimable dans le langage de l'époque, toute aussi hermétique que son propre personnage. Elle apparaît comme une chimère monstrueuse alors qu'elle préfigure l'avènement d'un nouveau concept, celui d'énergie.
La confrontation des effets douloureux produits par cette " inflammation magnétique animale " lors de la " crise " mesmérienne avec ceux produits lors de la " crise " somnambulique nous montre qu'il s'agit bien du même phénomène électromagnétique. Notre hypothèse confirmée par l'étude succincte du " sens interne " souligne la remarquable acuité de ce premier théoricien de l'inconscient qui pressent déjà le rapprochement des sciences fondamentales avec les sciences humaines.
A l'issue de ce travail, il nous semble qu'une investigation plus poussée d'ordre épistémologique et un travail d'exégèse pourraient considérablement éclairer les sources ésotériques de l'œuvre de MESMER. Elle pourrait également mettre en évidence les liens de cette médecine énergétique archaïque avec la médecine énergétique contemporaine. Il est évident que nous reconnaissons à la lecture des écrits de MESMER une correspondance frappante avec l'homéopathie, l'acupuncture et les autres thérapeutiques électromagnétiques. La théorie IMITATIVE n'est-elle pas celle de la médecine des correspondances, celle des sensations infinitésimales, de la circulation énergétique dans le corps humain en résonance avec celle du cosmos ?

L'hypnose ne doit-elle pas trouver sa place centrale au carrefour de ces médecines dites alternatives dans l'attente d'une future médecine électromagnétique où le chimique trouvera son équivalent ondulatoire ?
" Croire et vouloir " telle est la devise écrite en lettre d'or sur le livre du magnétisme animal !

 

 

Dernière modification 16/06/09

 

 


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