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" Le
corps vivant anesthésié par la souffrance
"*
Dr Herbert
Haravon
1/ L'anesthésie
Une souffrance localisée sur une partie du corps
diffuse une anesthésie sur l'ensemble des organes.
Quand nous avons mal à la tête, nous y
sommes pris et prisonniers d'une plainte qui exacerbe
la souffrance. Cette plainte insensible à la
sensorialité du Corps Vivant, nous interdit de
l'habiter. Et au lieu d'être à notre place
nous sommes rétrécis dans un petit espace.
La démesure de la plainte nous encombre d'un
trop traumatique. La plainte répète la
litanie de ce trop pour bien l'enfoncer, par un encodage,
dans le corps. Dans ses invocations la plainte enchaîne
sur sa haine du corps. C'est que la partie souffrante
a une faiblesse qui est jalouse de la Force de la Vie
du Corps. Faiblesse qui ne veut rien perdre de l'Idéal
de la souffrance : mieux vaut la protection de la peur
qui évite de prendre le risque de gagner la vie.
Tout cela est couronné par un Observateur hypocondriaque
qui annule le changement provoqué par l'arrivée
de la sensorialité dans le corps. Cet Observateur
analyse sans cesse les causes qui rendent victimes,
causes qui deviennent des fautes à expier par
la souffrance. Mais, plus on paie et plus on est coupable,
et c'est reparti pour un tour en rond
Cette analyse de l'Observateur est une propagande propageant
la souffrance afin de bloquer toute révolte de
la Vie désirant sa liberté de circulation.
Car l'Observateur coupe la continuité du corps-esprit
pour endiguer la circulation qui permettrait au souffrant
de sortir de sa prison. Là, la pensée
tourne en rond tout en se faisant peur avec le fantôme
qui remplace sa Vie.
La prise sur les circuits du corps est débranchée
: pas touche avec la Vie. La conscience entretient avec
le corps un faux rapport fondé sur la Vérité
qui cause la plainte. L'observateur, hors-corps, ordonne
la fidélité à la souffrance ; mais,
en même temps, il faut trahir le corps. Celui-ci
est dénié dans sa fonction de communication
avec l'extérieur positif ; car s'il y a circulation
de l'intérieur avec l'extérieur, comment
être rempli de soi pour ruminer ?
Pour ne pas être endoctriner par le dogmatisme
de la souffrance, pour lui faire perdre de son sérieux,
l'hypnothérapeute peut utiliser l'humour. Et
aussi, pour démontrer l'absurdité de la
guerre contre sa propre Vie. Jusqu'à en être
réellement fatigué, ce qui donnerait des
limites à la démesure. Et dire pour goûter
la paix en accord avec cette invitation : " Sors
de ta prison pour habiter ta maison, tu fais partie
de l'équipe de ton corps ".
Mais aussi, la fronde de l'hypnose relance une sensorialité
qui réveille du " do-dogmatisme " de
la souffrance. Dans l'appel à habiter le corps,
il y a une disponibilité qui s'intéresse
à une totalité et non pas uniquement à
un point douloureux.
Dans la sensorialité, la souffrance peut prendre
les couloirs de cette " Correspondance " (Baudelaire)
où le monocorde de la souffrance va parcourir
des tons d'une autre gamme. Un exercice changera une
teinte " saignante " en une couleur plus tenue
puis en rythme musical.
Pour sortir de l'espace restreint de l'en-trop de la
souffrance, il faudra effectuer un changement de cadre
(et donc d'habitudes, en faisant le Vide). Et prendre
l'image de la souffrance sans plus la regarder ; dans
un déplacement sur le corps (dans son ensemble).
Car il s'agit d'approprier la souffrance pour la faire
évoluer activement. Par exemple, la prendre en
mains et laisser faire la gestuelle qui trace l'espace
où se gagne la force légère et
mobilisatrice. On essaie un renversement : la souffrance
qui anesthésiait est maintenant touchée
par le sensorialité de la Vie.
On aura à lutter contre de dures résistances.
Car c'est beaucoup pour celui qui est devenu tout petit
dans le rétrécissement de la souffrance.
Quand on est petit, tout devient énorme et il
faut déplacer des blocs-blocages énormes.
Le petit refuse d'entrer dans le grand espace de la
Vie. Et pourtant, il se plaint sans cesse d'osciller
entre la peur de l'enfermement et l'angoisse d'en sortir
sans avoir la souffrance comme repère. Alors,
pour ne pas changer, il veut séduire l'hypnothérapeute
en en lui " monstrant " sa faiblesse, et le
désarmer comme le fait toute victime qui serait
abandonnée.
Le souffrant veut rester dans un passé éternel
où il se déprime en disant qu'il souffrira
pour toujours. Il faudra donc essayer de passer au Présent
de la Vie.
2/ L'hypnose négative
Cette fixation au passé est une hypnose négative.
Le patient clame " Fixes-moi ! Contemple-la souffrance
! Proche de moi pour boucher la plaie saignante, ne
bouges pas ! ". " Proche, va-t-en près
de moi ! ", " Impuissant ! ". Avec cette
agressivité de l'enfant qui tombe et donne des
coups de pieds à sa mère qui l'aurait
mal soutenu.
La présence de l'hypnothérapeute ne prend
pas place dans ce Transfert de répétition.
Mais laisse couler le Transfert dans sons sens de déplacement
: dans un oubli fécond où l'on perd son
temps (du passé) pour gagner la circulation fluide
de la Vie. Dans ces rives, il y a une canalisation qui
donne des limites à la plainte qui s'étalait
sans vouloir être touchée par des bords.
Car la plainte " ne se sent plus " et s'envole
au septième Ciel d'un Idéal qui ne veut
pas avoir les pieds sur terre. Pour reprendre racines,
il faudrait en avoir marre de ce marais stagnant qui
refuse de s'oublier dans le large fleuve de la Vie.
Et il faudrait laisser gicler un : " y en a assez,
y a des limites ! ".
Si le thérapeute console, il ne permet pas au
patient de perdre son identité de victime dont
la demande de réparation est une vengeance qui
reste dépendante de la plainte. Il faut se déprendre
d'une fascination par un Narcisse faisant croire qu'il
souffre d'un manque de soins. Etre rempli de soi ne
permet pas de faire le vide des répétitions.
Mais c'est ce sentir " vide ", ne pas pouvoir
se rassembler autour des forces, si on met sa vie en
épargne pour ne pas la dépenser. Car la
vie dépensée nous enrichit, alors que
l'épargne rend pauvre de ne pas disposer de ses
ressources. Si la Vie est interprétée
comme une hémorragie à retenir, il ne
reste plus qu'à panser sans fin une pensée
plaintive, écorchée de ne pas être
dans sa peau. Quant au rationaliste, il va comprendre
sans rien prendre de ce qu'il faut apprendre pour changer.
Au contraire, il faut prendre avant de comprendre. Sans
la prise corporelle (qui a un estomac), on rumine des
déchets non digérés et gérés
vers l'extérieur. La tête enflée
de déchets ne peut laisse place aux disponibilités
de l'échange.
S'il ne faut pas se laisser entraîner par le
plainte, l'hypnothérapeute doit néanmoins
aborder les crises de panique. Celles-ci sont des dispersions
qui empêchent le rassemblement autour des forces
qui vont permettre le mouvement hors de la fixation
souffrante. La panique est comme une foule dissolue
dont le chef n'est plus qu'un hurlement : " n'oubliez
jamais les causes de la souffrance ! ".
Le rassemblement autour du cops va lutter contre cette
fixation négative. Le corps va rêver pour
réintroduire la veille paradoxale. Car le corps
vivant s'exprime dans les images du rêve, et celles-ci
sont des guides qui configurent là même
où la tête sans corps du Chef appelle à
la panique.
Le défilé des images quitte l'interprétation
du cauchemar de la souffrance. Car celle-ci reste dans
l'interprétation qui refusent l'oubli fécond.
Même après sa disparition la souffrance
reste dans une pensée qui la célèbre.
Alors, les rêves produisent des images de voilier
pour prendre les voiles hors des îlots de la souffrance.
Pour proposer un décodage métaphorique
la même où il y a un tatouage d'un organe
par le traumatisme. Le corps donne une saisie dans les
rêves pour que des projets proposent l'action.
Action possible dans l'imagination et la sensorialité.
Avec l'aide de l'animal en nous qui refuse que la pensée
brute se paye sur son dos.
3/ Les rythmes
Comment faire lâcher prise à la plainte
fixée sur la souffrance ? C'est par la saisie
dans les rythmes dont les forces guident dans l'espace.
Car " la thérapie n'est rien d'autre qu'un
espace privilégié composé comme
le jardin chinois, pour faire jouer les énergies
propres de la personne
". Dans cette "
correspondance " le rythme conduit dans l'espace.
Mais pour ce voyage, il faut perdre son identité
restreinte et vagabonder dans l'ensemble du corps où
se prolonge la Vie. En perdant cette litanie d'une identité
martelant : " je souffre donc il est vrai que j'existe
". Ce qui nécessite de faire le deuil d'une
Vérité idéale. Car la preuve par
la Vérité n'est pas l'affirmation de la
réalité de la Vie.
Cette mesure au ton juste se fait en accord avec la
musique de la Vie. Sans se fixer à la vérité
; comme disait Kierkergaard, la vie est comme des notes
de musique où la note juste oscille entre le
vrai et le faux.
Nous laisserons donc la souffrance glisser sur les
vagues de la respiration pour l'alléger dans
son poids de vérité. Mais aussi bien dans
les gestes des mains qui s'ouvrent et se ferment alternativement,
esquissant une dans plaçant la souffrance dans
le " Ton juste de la Vie " (titre d'un livre
de Morali). Rythmes qui nous invitent vers des paysages
qui tournent la page. Et pourquoi ne pas laisser les
mains imiter celles d'un chef d'orchestre qui fait partie
en même temps des musiciens ? Voire devenir un
instrument dont la résonance donne des accords
avec le corps et le monde.
La souffrance introduit une dysharmonie entre la contraction
et la détente. Avec la peur de perdre, de "
tomber " dans la dépression, si on lâche
la tension douloureuse qui donne l'illusion d'avoir
un corps. Le rythme rétablit l'harmonie. Le rythme
respecte la continuité Corps-Esprit mise à
mal par la déchirure de la souffrance. Un passage
s'ouvre où la correspondance est remise en place
par le rythme. Et la souffrance est engagée dans
la totalité du corps. Placée à
l'intérieur, la souffrance reprend la cadence
du monde sensible.
Le rythme jaillit d'un ton neutre qui est le degré
zéro du point de départ (au contraire
le stress de la souffrance est arrivé avant de
partir). Comme la neutralité de l'exercice de
la Disposition (Herbert S. Lustig) qui permet de parcourir
tous les tons de la gamme entre " mal à
l'aise " et " à l'aise " sans
fixation. Cela se fait avec lenteur, avec les choses
qui prennent leur saveur. Lenteur en accords possibles
et alternative comme les périodes de la Nature.
C'est cet accord des rythmes avec le corps qui harmonise
avec un extérieur où tout n'est pas souffrance.
A partir du ton neutre, il y a une résonance
qui nous rend disponible pour voyager dans la vie. "
Ainsi se constitue la vie. Mais il n'est de paysage
vivant qu'impliqué, offert, donné à
un résonateur organique qui y mêle et y
fond son ton, la couleur chatoyante issue de ses organes
qui y diffusent leur produit " . Dans ce climat,
le résonateur aidera à faire le vide.
Le temps d'un réveil sortant du " do-dogmatisme
" des plaies où le patient se complait.
Dans cet accompagnement, l'hypnothérapeute puise
sa force dans les rythmes premiers du Corps Vivant.
A chaque plainte, il répond par une musique écoutée
dans l'attention flottante. Comme un poète qui
s'inspire des résonateurs du corps tout entier
vibré par le rythme de la Nature. Le résonateur
ne raisonne pas, mais il fait vibrer à partir
du vide. Alors il est possible d'entrer dans la danse
de la Vie. Et de laisser jaillir une gestuelle rythmée
par le " Ton Juste de la Vie ". Notamment
avec les mains, comme un " opérateur métonymique
" (Melchior) qui anesthésie la souffrance
et réveille là où il y a perte
de la sensorialité. Alors on peut pense, dans
un oubli fécond de la démesure, et retrouver
la fraîcheur. Fin de la discordance et début
de la danse.
François Roustang : " Le thérapeute
se doit d'être doué d'une oreille absolue,
au sens que les musiciens donnent à ce mot, qui
le rend sensible à la différence entre
les mots qui sonnent juste et ceux qui chantent faux,
où à la différence entre des gestes
adaptés au rythme de l'entretien et ceux qui
sont apprêtés, crispés ou mécaniques.
Comme un chef d'orchestre, par de sobres indications
de parole et de corps, il reprend les mots et les gestes
pour les faire entrer dans le concert. Ou encore, comme
le nom de poète l'indique, il crée de
l'harmonie et de l'échange qui font reprendre
à la vie son cours " .
Et tout d'un coup, par surprise, pousse sur sa terre
de silence, une voix, à l'emporte-pièce,
morceau de vie à l'orée de la voie animale,
incompréhensible mais riante, insolente, sans
aucun besoin du repoussoir d'un ennemi comme la souffrance
pour exister, lâcher prise d'une liberté
détendue que les esprits chagrins ne peuvent
souffrir.
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