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HYPNOSE, DOULEUR et SOUFFRANCE

PARIS,06 & 07 Octobre 2000, Colloque International Francophone

 

Douleur morale et travail de deuil.

Edouard Collot

 

1 - Introduction.
2 - Point de vue psychodynamique.
3 - Rôle économique de la douleur dans le remaniement psychique.
4 - Spécificité de l'approche hypnothérapeutique, une vignette clinique.
5 - Epilogue.
6 - Conclusion.


1 - Introduction


Qui ne connaît pas à des degrés divers la souffrance morale, douleur aiguë, passagère, ou chronique, lancinante… sensation d'étreinte qui se manifeste lorsque les contraintes extérieures deviennent trop pesantes, lorsque la vie paraît trop lourde, lorsque tout semble fini… plus d'espoir, plus de vie… une sensation de mort, de finitude. La souffrance morale, c'est une mort de l'âme, l'asphyxie de l'élan vital (1)… et pourtant! : "Cela s'appelle l'aurore", dit le Mendiant à Electre… Alors que le jour se lève sur un spectacle de ruines et de sang, c'est l'aurore, symbole de renouveau et d'espoir.(2)

(1) "I shall be gone and live or stay and die" William Shakespeare.
(2) Electre, Jean Giraudoux :
ELECTRE. Où nous en sommes ?
LA FEMME NARSES . oui, explique ! Je ne saisis jamais bien vite. Je sens évidemment qu'il se passe quelque chose, mais je me rend mal compte. Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?
ELECTRE. Demande au mendiant. il le sait.
LE MENDIANT. Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s'appelle l'aurore.
RIDEAU

Pourtant loin d'être le signe du renouveau, la souffrance psychique peut ne pas être "traversée" et s'exprimer alors de façon chronique, dans le corps par une lassitude, puis souvent par des symptômes douloureux, enfin par une série de souffrances, de misères physiques, dont il convient de dire, au moins par le mécanisme, qu'il s'agit de troubles fonctionnels, psychosomatiques.

Douleur morale et douleur physique sont des modes d'expression de la dépression et bien qu'il ne s'agisse pas nécessairement dans ce contexte à proprement parler de mélancolie, les patients mélancoliques connaissent cette longue dérive, cette souffrance au long cours.
Plus douloureux et plus grave encore la torture morale de ceux rongés par la déréalisation et l'angoisse. Angoisse du vide, angoisse de ne pas se sentir, de ne plus s'appartenir, vertige de n'être pas soi-même, comme suspendu loin de soi, et nécessairement loin des autres, piégé dans un discours hermétique auquel personne n'a accès. Grande solitude de soi face au monde et grande souffrance.
Pourquoi certains nous paraissent-ils mieux armés que d'autres pour affronter les épreuves de la vie? S'agit-il d'une prédisposition génétique plus favorable ou bien du fruit d'une structuration mieux établie? La confrontation des travaux d'anthropologie, d'éthologie et de génétique révèle, semble-t-il, de multiples origines à l'angoisse, à l'anxiété, à la dépression… L'inné et l'acquis s'intriquent dans une entité difficilement dissociable.

2 - Point de vue psychodynamique.

Du point de vue psychodynamique, nous pourrions définir la douleur psychique comme une manifestation aiguë liée le plus souvent à une confrontation à l'environnement dans un contexte de crise. Extemporanée, temporaire, elle se résout théoriquement par une modification de l'équilibre psychique, une adaptation à la réalité.
La souffrance psychique naît lorsque aucune réponse adaptée ne peut être mise en œuvre, résultat de différents processus que nous pouvons regrouper selon trois axes.

A - En premier lieu elle peut naître d'une incapacité à gérer sur le long cours un environnement très pathogène ou un traumatisme majeur. C'est l'extérieur qui est en cause.
Le patient devrait pour s'adapter soit changer d'environnement, soit modifier cet environnement… Je n'insisterai pas longuement. Le conflit est bien sûr source d'affirmation et de progression, mais l'environnement n'est pas nécessairement à la mesure du plus fragile…
Toutefois la survenue d'une souffrance morale lors de l'exposition à un environnement normalement "pathogène" doit alerter le clinicien et faire rechercher une fragilité psychologique. (A ce propos une récente recherche montre que la réponse au traumatisme constituerait une dépistage de la fragilité mentale) (3)

(3) " Inquiring about exposure to traumatic experiences may help physicians identify individuals at high risk for having a psychiatric disorder," according to Drs. E. Alison Holman and Roxane Cohen Silver of the University of California at Irvine, and Dr. Howard Waitzkin at the University of New Mexico, Albuquerque.


B - En second lieu, la souffrance psychique peut effectivement provenir d'une incapacité de la personne à s'adapter à l'environnement : difficultés structurales par exemple, cas d'un déficit de l'équipement neurobiologique; ou économiques, cas par exemple d'un sujet présentant un seuil très bas de tolérance aux frustrations.

Permettez moi de développer succinctement ce point.
Selon l'hypothèse freudienne, la confrontation du principe de réalité (la réalité est inaliénable) et du principe de plaisir (qui postule que le plaisir est avec l'instinct de conservation inaliénable) requiert un principe d'homéostasie, lequel module le désir selon la place qu'occupe le réel, entraînant simultanément la satisfaction qu'exige le principe de plaisir et l'adéquation au réel, assurant le maintien de la vie. De cette dynamique d'échange entre idéalisation et réalité, subjectivité et objectivité, du jeu de l'opposition entre les deux termes naît la recherche permanente de compromis qui sont sources d'adaptation et d'évolution : acceptations, rejets, renoncement successifs structurent théoriquement le Moi.

Avant de devenir cet outil dialectique indispensable à l'adaptation, le couple satisfaction/frustration est un des principes essentiels de la maturation affective du nourrisson, dont le rejet qui génère frustration ou satisfaction, est précocement le mécanisme par lequel nous nous détournons de l'objet maternel. Par ce processus de détachement lent et graduel au cours duquel l'agressivité joue un rôle déterminant, nous devenons des femmes et des hommes. Mais lorsque ce processus est trop rapide, il peut évoluer de façon pathologique.
Je cite, extrait de "L'amour et la haine" de Joan Riviere et Mélanie Klein : "Une certaine dévalorisation de l'objet ou de la personne aimée auquel on a renoncé est probablement inévitable, ne serait-ce que par la prise de conscience du fait que la personne ou l'objet désiré ont été trop idéalisés. Dans l'inconscient cependant, cette dévalorisation est souvent importante et elle persiste d'une façon permanente - bien qu'elle puisse être soigneusement masquée dans des attitudes conscientes. " (Fin de citation) (4). Il subsiste en chacun une part d'idéalisme tout à la fois source de maturation, de plaisir et de souffrance.

(4) Mélanie Klein, Joan Riviere, "L'amour et la haine, le besoin de réparation", Edition Payot, 1968 P 29. Edition originale : "Love, Hate and Reparation." The Hogarth Press, Londres 1937.


Ces inévitables rejets et frustrations sont à l'origine de problématiques de deuil, en ce qu'ils obligent à renoncer à l'idéal… Parents, nourriture, homéostasie… le cœur et le corps apprennent le froid, la faim, la perte… Nous sommes amenés en d'autres termes à renoncer à l'illusion d'un idéal du Moi, d'un idéal de l'autre, d'un idéal de relation d'amour… à faire le deuil de la toute puissance au profit d'un compromis. Femmes et hommes ne sont vraiment dans une réalité qu'à la condition qu'ils aient reconnu la vanité des aspirations infantiles du Moi, et conçu une réalité psychique plus vaste, favorable à l'échange, à l'intégration des valeurs fondamentales de l'humain. Ce n'est qu'alors, que la personne adulte possède la capacité d'entrer en relation, de nouer des liens affectifs non pathologiques.
L'équilibre psychodynamique repose alors sur un principe général d'homéostasie duquel nous n'avons, pour simplifier, retenu que deux variables : plaisir et déplaisir. Ce principe compense en permanence par différents mécanismes les écarts de nature à mettre en danger l'équilibre psychologique. La frustration déclenche entre autres l'agressivité, pulsion salvatrice de la souffrance et de la dépression. La désillusion provoque par un "lâcher prise", (mécanisme du deuil), le renoncement, ou encore la sublimation des pulsions. Alors que l'intériorisation de l'agressivité agit sur la structure psychique elle-même, et participe à la constitution du Surmoi, la recherche de la satisfaction met en œuvre l'agressivité dans l'action. Il peut s'agir par exemple d'un investissement dans de l'activité, dans la sexualité ou sa sublimation dans la sensualité.

Il est évident que des événements majeurs, précoces, survenant pendant la phase de maturation psychologique, parce qu'ils placent le sujet au delà des limites de l'adaptation, créent une rupture de nature à engendrer une évolution pathologique, voire à mettre en jeu le pronostic vital. De même, un environnement très hostile sera de nature à rompre l'équilibre auquel l'adulte est parvenu, mettant en échec les capacités d'adaptation.
Mais qu'en est-il de l'impossibilité d'adaptation aux événements habituels du cours de la vie?
Lorsque la satisfaction ne peut pas être éprouvée, ou seulement de façon partielle, ou encore insuffisante, non durable… en raison par exemple du reliquat d'une carence affective, ou encore de la persistance d'un fantasme de toute puissance, alors l'équilibre psychodynamique se trouve rompu. Apparaît alors la souffrance psychique inhérente à l'insatisfaction chronique que nous rapportons à la carence et qui signe une problématique de manque. Chaque expérience de la réalité peut dans ces conditions devenir une épreuve, en ce qu'elle peut potentiellement, par un éventuel aspect de frustration, entrer en résonance avec cette problématique et réactiver ce manque… Il s'agit malheureusement d'une problématique évoquant le tonneau des danaïdes, car ce manque ne parvient que difficilement à se combler.. La carence est souvent précoce et l'empreinte dans la structure affective quasiment indélébile, au point qu'il est difficile de la différencier d'une empreinte innée, d'une insuffisance de l'équipement neurobiologique.

C - Enfin la souffrance psychique peut survenir du fait de la difficulté, voire de l'impossibilité à satisfaire le processus " d'individuation ", (au sens de Jung) processus auquel tout un chacun est confronté.

3 - Rôle économique de la douleur dans le remaniement psychique.

Nous avons vu que le processus par lequel une personne devient psychologiquement affectivement adulte amène à résoudre une problématique de deuil, constituée de deuils en séries, dont le deuil princeps, primordial, est celui de la relation à la mère et dont le deuil ultime est celui du renoncement à la vie " éternelle ", c'est à dire l'acceptation du vieillissement et de la mort. La Bruyère dans "Les Caractères " écrivait parlant de l'homme: "Il souffre à mourir, et oublie de vivre" (5)... Entendre : il souffre sa vie durant d'être confronté et de penser à la mort… On ne peut en définitive investir la vie qu'en acceptant la mort comme ultime étape de la vie... C'est donc du deuil de la vie qu'il s'agit, deuil dont l'achèvement nous libère de l'angoisse de mort, et de la souffrance de la perte qui lui est contingente.
C'est ainsi que l'achèvement de l'humain se situe dans sa capacité à transcender la réalité, réalité qui n'est au fond qu'une projection, une illusion, une construction sensible.
Passée la maturation qui nous amène à dépasser notre névrose infantile, le dépassement des contingences de la vie nous conduit à rencontrer l'ineffable, (qui s'exprime dans l'Art, dans l'Amour..), à découvrir que le mécanisme biologique qui nous fait vivre et penser, nous ouvre les portes d'une dimension subjective que Jung a nommé "Inconscient collectif" et pour la part individuelle, le "Soi". Cette ouverture se fait au terme d'un passage qu'il nomme renaissance, (c'est en fait une naissance), et se manifeste par une "ouverture" de l'Ego à l'Inconscient qui lui est sous-jacent, et serait le principe organisateur de la vie.
N'est-il pas surprenant de constater que la majorité des sociétés traditionnelles possède des rites initiatiques, au cours desquels une forme de transe met en scène la mort? L'utilisation de substances annihilant l'Ego, le jeûne, les danses jusqu'à l'épuisement du corps n'auraient-ils pas pour effet de projeter l'esprit au delà des limites du fonctionnement du Moi, amenant la personne aux portes de la mort physiologique, ne lui laissant d'autre choix que celui de percevoir enfin, par effraction, le Soi. De retour de ce voyage initiatique, le sujet ne sera plus jamais le même.
Le rêve symbolise souvent ce genre d'ouverture, d'expansion. Il n'est pas rare par exemple qu'alors que le rêveur visite une maison connue dans la réalité, il découvre une nouvelle pièce, inexistante dans la réalité objective, physique, mais présente dans la réalité psychique, subjective. Nombreux sont aussi les rêves aux cours desquels la personne traverse (ou non) une zone très angoissante avant de parvenir en un lieu apaisant.
Un fois liquidée la souffrance liée à la résolution des problématiques du Moi, de la névrose infantile, la difficulté d'accéder à l'individuation, qui est un passage obligatoire pour l'évolution vers l'épanouissement, oblige à considérer l'étrange illusion qu'est la vie et engendre à son tour souffrance ou symptomatologie, soulignant le conflit entre les revendications légitimes du Moi (qui a mis tant de temps à se retrouver et payé sa maturité par tant de désillusions) et le Soi. De la résolution de ce conflit naît sans doute alors la capacité de l'humain à jouer sur l'ensemble des registres d'un instrument qui le place en lieu et place d'appréhender la profondeur de l'esprit.

(5) La Bruyère, "Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle", Ed. Garnier frères, Paris 1962, p314.

3 - Rôle économique de la douleur dans le remaniement psychique

Pratiquement, le déroulement des psychothérapies nous confronte tout d'abord à l'émergence d'une douleur psychique relative à la perte, illustrant l'universalité de cet événement, le plus consensuellement reconnu comme facteur traumatique.
Perte fantasmatique, reliquat du manque précoce, ou perte objective, la souffrance psychique se réactualise dans le contexte de l'alliance thérapeutique, et peut alors constituer l'amorce d'un travail de deuil, la désillusion devenant l'élément autour duquel s'articulent les interventions thérapeutiques. Cette douleur est systématique bien qu'assez souvent masquée par une prétendue cause, objet de la demande de prise en charge. Si la cause est prétexte, la souffrance est réelle. Le fait qu'il n'y ait pas de parallélisme entre l'importance objective de la cause et la douleur psychique indique souvent que la cause n'est que le relais de la problématique de manque sous-jacente. Il arrive que la problématique se complète, voire s'exprime au travers d'un symptôme physique, et que la douleur physique s'ajoute ou se substitue à la douleur psychique. Le psychisme s'équilibre alors au prix de la souffrance… qui constitue avec d'éventuels symptômes un écran masquant la problématique de manque. Que la cause vienne à disparaître, une autre trouve sa place… Lorsque le sujet consulte, rien ne saurait l'écarter de sa plainte qui probablement lui évite d'une certaine façon toute prise de conscience, et finalement toute remise en question, tout changement.
En second lieu la douleur peut naître d'une non accession au Soi, ou de conflits entre le Moi et le Soi. Cette douleur se manifeste souvent par un manque (ou une perte) de sens de la vie.

Dans le premier cas il y a non reconnaissance et absence de circulation entre les différentes instances de l'esprit, et la névrose infantile constitue parfois une barrière infranchissable, confinant la personne dans une problématique narcissique. Le deuil, et la douleur qui lui est associée, constituent par conséquent un passage obligatoire, "initiatique", dans la psychothérapie, pour accéder à l'ouverture de la personnalité.
La personne souffre alors d'une incapacité, comme d'une cécité, à l'égard d'une grande partie de la réalité qui l'entoure, affective et objective, et le travail thérapeutique consistera à faire en sorte de l'amener à "ouvrir les yeux" sur un monde intérieur.

Dans le second cas, il existe un "tiraillement", un processus schizoïde entre les "aspirations" du Moi et celles du Soi. Ceci se rencontre assez souvent chez les artistes, les personnalités limites ou dites "psychotiques", qui sont naturellement davantage tournés vers le Soi plutôt que vers les problématiques du Moi.
(Le traitement consiste à réassocier les différentes instances de l'esprit. Le médicament constitue une aide très efficace, mais au prix d'embrumer considérablement les capacités discriminatives.)

4 - Spécificité de l'approche hypnothérapeutique, une vignette clinique.

Je souhaiterais illustrer l'approche originale et spécifique de l'hypnothérapie dans ce contexte par l'exposé du cas d'une patiente.
Cette femme d'une quarantaine d'années présentait un état de souffrance et de douleur morale accompagné d'un état dépressif sévère et d'un cortège de troubles phobiques dont les plus graves étaient une agoraphobie et une claustrophobie. Elle évoque le décès de sa grand mère lorsqu'elle avait 6 ans, qu'elle n'a pas vu morte ajoute-t-elle, un moment qu'elle vit encore avec souffrance. En 1991 elle éprouve une crise d'angoisse majeure et croit "devenir folle". Elle se dit très proche de ses parents. Habitant dans le grand sud parisien, elle devait pour se rendre à mon cabinet se faire accompagner. En traitement psychanalytique depuis plusieurs années, elle souhaitait avec l'accord de son psychanalyste entreprendre un travail d'hypnothérapie conjointement au travail d'analyse, afin de l'aider à résoudre ses phobies, à "retrouver sa liberté" dit-elle.

La technique utilisée est l'hypnoanalyse.

La première séance est une prise de contacte avec la technique. La patiente explore en silence à l'issue d'une phase d'induction d'hypnorelaxation ce qui émane de sa structure préconsciente. J'utilise des suggestions de légèreté et lui propose de faire l'expérience de voler, comme l'hirondelle. (Des hirondelles virevoltaient en sifflant dans la cour). A l'issue de la séance elle me dit avoir apprécié d'être l'hirondelle car elle aime beaucoup cet oiseau. Je me suis fait la réflexion après coup que l'hirondelle était aussi la métaphore du changement, synonyme de renouveau… et de changement de plan de conscience : l'oiseau est la métaphore de l'ouverture au Soi.

Lors de la seconde séance elle revit l'époque où elle était chez sa grand mère, avant d'aller à l'école. Puis elle dit : "Je ressens deux mains qui se tendent vers moi de chaque côté… deux grandes silhouettes… inaccessibles, angoissantes… tellement hautes et inaccessibles…". Elle pleure alors et ajoute : "J'attends qu'on vienne vers moi et je sens que c'est moi qui fais des efforts pour y aller". Elle pleure de nouveau puis ajoute : "Je suis de plus en plus petite et eux de plus en plus haut… j'ai l'impression d'être un balancier, une pendule".

A la troisième séance elle rapporte un rêve déjà rapporté en séance d'analyse.

Elle désire aller chercher des pommes dans un verger (ayant dans la réalité appartenu à ses grands parents). Il y a un très grand talus qu'il faut dépasser pour accéder au verger (qui n'existait pas dans la réalité). Elle tente de grimper mais n'y parvient pas. Elle essaie de le contourner mais une haie d'arbres de grande hauteur l'empêche alors d'accéder au verger.


Elle évoque l'interprétation qu'elle en a fait : le talus et le rideau d'arbres de grande hauteur seraient évocateurs du père qui l'aurait empêchée d'aller satisfaire son désir d'aller cueillir des pommes.

Après la phase d'induction (qui s'apparente à une auto-induction d'hypnose, je lui propose d'évoquer le rêve.

Alors qu'elle semble manifester de la souffrance (respiration irrégulière, sanglots), je formule une suggestion : je lui propose alors de s'alléger afin de surmonter ce talus, de voler comme l'hirondelle au dessus des arbres. Il se passe alors un long silence de dix à quinze minutes… Enfin je dis : " Avez vous réussi à survoler les arbres?" Quelques minutes plus tard elle dit à voix chuchotée entrecoupée de sanglots, comme si elle formulait un plainte venant du fond de son être : "Ce n'est plus la peine que j'aille cueillir les pommes…" Puis après un long silence elle évoque comment petite elle participait avec ses grands parents à l'élaboration du cidre… Puis elle ajoute que tout cela est désormais inutile, bien fini, car son père a détruit tout le matériel, pressoir, tonneaux… Après un long temps elle revient dans son état de conscience habituel, et partira sans autre commentaire.


5 - Epilogue.


Après cette séance, elle vient a Paris seule, prend l'ascenseur plutôt exigu de l'immeuble. Elle dit qu'elle a compris quelque chose à propos de l'interprétation des rêves. A chaque fois qu'elle éprouve une difficulté elle repense à cette possibilité de prendre de l'altitude, de voler et de passer au dessus du problème. "Et ça marche!" ajoute-t-elle. Enfin j'ai repris contact six mois après la fin de ces séances. La patiente a décidé de s'inscrire à un chorale ainsi qu'à différentes autres activités. Le chant comme toutes les disciplines artistiques permet indubitablement une ouverture vers le Soi.

6 - Conclusion.

Le travail avec cette patiente survient alors qu'elle suit une thérapie analytique depuis trois ans. L'hypothèse est que tous les éléments propices à un changement sont présents, mais qu'ils sont dispersés comme autant de pièces de puzzle.
Manifestement il existe un deuil non résolu associé au décès des grands parents. Il s'agit d'un manque d'autonomie affective, une partie d'elle même étant encore attachée, dépendante d'une relation affective fantasmatique qui la lie aux grands parents. Elle est de ce fait coupée d'une partie d'elle même et éprouve une profonde souffrance psychique. La souffrance possède deux origines : le deuil non résolu, et l'absence de sens de sa vie du fait de la dissociation entre le Moi et le Soi.
Cette dissociation responsable de l'absence de lien synchronistique (lien par le sens et non par la cause) provoque une perte de sens dans la vie de la patiente. Elle est comme un surfeur qui ne tient pas sur sa planche, incapable de ressentir dans la réalité ce qui lui est favorable. Il y a clivage entre ses affects et la réalité qui est comme oblitérée.
L'élargissement du champ, ou " l'expansion " de conscience est une des particularités spécifiques à l'hypnose. Une comparaison avec la vision pourrait aider à comprendre la nature de ce phénomène. Tout se passe comme si pendant le temps de l'hypnose, la personne au lieu de fixer les premiers plans laissait son regard flotter vers l'infini (le non défini). Autrement dit, alors que le champ des pensées s'élargit, il peut apparaître tout comme dans l'expérience du stéréogramme une image cachée jusqu'alors, image qui est l'émanation et le reflet du Soi. Le non défini des pensées impose grâce au changement de focale de nouvelles perspectives sur soi, sur le monde et sur notre rapport au monde. Il permet aussi de découvrir les dimensions "cachées" des mondes subjectifs.

L'expérience du lâcher prise est aussi et surtout le lâcher prise du lien fantasmatique ombilical indissociable de l'angoisse de séparation, souvent à l'origine de problématiques de deuils non résolus. Tout se passe comme si le sujet pouvait accéder à vivre une distension du lien œdipien sans majoration de l'angoisse de la perte d'objet et faire alors l'expérience d'une représentation plus vaste. Autrement dit la personne peut vivre une expérience de séparation, avec progressivement, au fil des séances, de moins en moins de souffrance, et de plus en plus d'écoute sur les émanations profondes du Soi. La mise en représentation ne consiste pas en une narration mais bien plus en un revécu de la situation traumatique (ou de blocage dans un stade précoce) grâce à l'alliance thérapeutique dans la relation hypnotique très régressée.
La découverte et surtout l'expérience de cette réalité nouvelle transcende le quotidien et apporte au terme d'un parcours émaillé d'inévitables souffrances, le sens indispensable à l'ouverture à la vie.
La souffrance psychique apparaît finalement comme un des facteurs invitant à la transformation. C'est en ce sens que seul l'obstacle est mobilisateur.

 

Dernière modification 16/06/09

 


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