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Douleur
morale et travail de deuil.
Edouard
Collot
1 - Introduction.
2 - Point de vue psychodynamique.
3 - Rôle économique de la douleur dans
le remaniement psychique.
4 - Spécificité de l'approche hypnothérapeutique,
une vignette clinique.
5 - Epilogue.
6 - Conclusion.
1 - Introduction
Qui ne connaît pas à des degrés
divers la souffrance morale, douleur aiguë, passagère,
ou chronique, lancinante
sensation d'étreinte
qui se manifeste lorsque les contraintes extérieures
deviennent trop pesantes, lorsque la vie paraît
trop lourde, lorsque tout semble fini
plus d'espoir,
plus de vie
une sensation de mort, de finitude.
La souffrance morale, c'est une mort de l'âme,
l'asphyxie de l'élan vital (1)
et pourtant!
: "Cela s'appelle l'aurore", dit le Mendiant
à Electre
Alors que le jour se lève
sur un spectacle de ruines et de sang, c'est l'aurore,
symbole de renouveau et d'espoir.(2)
(1) "I shall be gone and live
or stay and die" William Shakespeare.
(2) Electre, Jean Giraudoux :
ELECTRE. Où nous en sommes ?
LA FEMME NARSES . oui, explique ! Je ne saisis jamais
bien vite. Je sens évidemment qu'il se passe
quelque chose, mais je me rend mal compte. Comment cela
s'appelle-t-il, quand le jour se lève, comme
aujourd'hui, et que tout est gâché, que
tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire,
et qu'on a tout perdu, que la ville brûle, que
les innocents s'entre-tuent, mais que les coupables
agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?
ELECTRE. Demande au mendiant. il le sait.
LE MENDIANT. Cela a un très beau nom, femme Narsès.
Cela s'appelle l'aurore.
RIDEAU
Pourtant loin d'être le signe du renouveau, la
souffrance psychique peut ne pas être "traversée"
et s'exprimer alors de façon chronique, dans
le corps par une lassitude, puis souvent par des symptômes
douloureux, enfin par une série de souffrances,
de misères physiques, dont il convient de dire,
au moins par le mécanisme, qu'il s'agit de troubles
fonctionnels, psychosomatiques.
Douleur morale et douleur physique sont des modes d'expression
de la dépression et bien qu'il ne s'agisse pas
nécessairement dans ce contexte à proprement
parler de mélancolie, les patients mélancoliques
connaissent cette longue dérive, cette souffrance
au long cours.
Plus douloureux et plus grave encore la torture morale
de ceux rongés par la déréalisation
et l'angoisse. Angoisse du vide, angoisse de ne pas
se sentir, de ne plus s'appartenir, vertige de n'être
pas soi-même, comme suspendu loin de soi, et nécessairement
loin des autres, piégé dans un discours
hermétique auquel personne n'a accès.
Grande solitude de soi face au monde et grande souffrance.
Pourquoi certains nous paraissent-ils mieux armés
que d'autres pour affronter les épreuves de la
vie? S'agit-il d'une prédisposition génétique
plus favorable ou bien du fruit d'une structuration
mieux établie? La confrontation des travaux d'anthropologie,
d'éthologie et de génétique révèle,
semble-t-il, de multiples origines à l'angoisse,
à l'anxiété, à la dépression
L'inné et l'acquis s'intriquent dans une entité
difficilement dissociable.
2 - Point de vue psychodynamique.
Du point de vue psychodynamique, nous pourrions définir
la douleur psychique comme une manifestation aiguë
liée le plus souvent à une confrontation
à l'environnement dans un contexte de crise.
Extemporanée, temporaire, elle se résout
théoriquement par une modification de l'équilibre
psychique, une adaptation à la réalité.
La souffrance psychique naît lorsque aucune réponse
adaptée ne peut être mise en uvre,
résultat de différents processus que nous
pouvons regrouper selon trois axes.
A - En premier lieu elle peut naître d'une
incapacité à gérer sur le long
cours un environnement très pathogène
ou un traumatisme majeur. C'est l'extérieur qui
est en cause.
Le patient devrait pour s'adapter soit changer d'environnement,
soit modifier cet environnement
Je n'insisterai
pas longuement. Le conflit est bien sûr source
d'affirmation et de progression, mais l'environnement
n'est pas nécessairement à la mesure du
plus fragile
Toutefois la survenue d'une souffrance morale lors de
l'exposition à un environnement normalement "pathogène"
doit alerter le clinicien et faire rechercher une fragilité
psychologique. (A ce propos une récente recherche
montre que la réponse au traumatisme constituerait
une dépistage de la fragilité mentale)
(3)
(3) " Inquiring about exposure
to traumatic experiences may help physicians identify
individuals at high risk for having a psychiatric disorder,"
according to Drs. E. Alison Holman and Roxane Cohen
Silver of the University of California at Irvine, and
Dr. Howard Waitzkin at the University of New Mexico,
Albuquerque.
B - En second lieu, la souffrance
psychique peut effectivement provenir d'une incapacité
de la personne à s'adapter à l'environnement
: difficultés structurales par exemple, cas d'un
déficit de l'équipement neurobiologique;
ou économiques, cas par exemple d'un sujet présentant
un seuil très bas de tolérance aux frustrations.
Permettez moi de développer succinctement ce
point.
Selon l'hypothèse freudienne, la confrontation
du principe de réalité (la réalité
est inaliénable) et du principe de plaisir (qui
postule que le plaisir est avec l'instinct de conservation
inaliénable) requiert un principe d'homéostasie,
lequel module le désir selon la place qu'occupe
le réel, entraînant simultanément
la satisfaction qu'exige le principe de plaisir et l'adéquation
au réel, assurant le maintien de la vie. De cette
dynamique d'échange entre idéalisation
et réalité, subjectivité et objectivité,
du jeu de l'opposition entre les deux termes naît
la recherche permanente de compromis qui sont sources
d'adaptation et d'évolution : acceptations, rejets,
renoncement successifs structurent théoriquement
le Moi.
Avant de devenir cet outil dialectique indispensable
à l'adaptation, le couple satisfaction/frustration
est un des principes essentiels de la maturation affective
du nourrisson, dont le rejet qui génère
frustration ou satisfaction, est précocement
le mécanisme par lequel nous nous détournons
de l'objet maternel. Par ce processus de détachement
lent et graduel au cours duquel l'agressivité
joue un rôle déterminant, nous devenons
des femmes et des hommes. Mais lorsque ce processus
est trop rapide, il peut évoluer de façon
pathologique.
Je cite, extrait de "L'amour et la haine"
de Joan Riviere et Mélanie Klein : "Une
certaine dévalorisation de l'objet ou de la personne
aimée auquel on a renoncé est probablement
inévitable, ne serait-ce que par la prise de
conscience du fait que la personne ou l'objet désiré
ont été trop idéalisés.
Dans l'inconscient cependant, cette dévalorisation
est souvent importante et elle persiste d'une façon
permanente - bien qu'elle puisse être soigneusement
masquée dans des attitudes conscientes. "
(Fin de citation) (4). Il subsiste en chacun une part
d'idéalisme tout à la fois source de maturation,
de plaisir et de souffrance.
(4) Mélanie Klein, Joan Riviere,
"L'amour et la haine, le besoin de réparation",
Edition Payot, 1968 P 29. Edition originale : "Love,
Hate and Reparation." The Hogarth Press, Londres
1937.
Ces inévitables rejets et frustrations sont à
l'origine de problématiques de deuil, en ce qu'ils
obligent à renoncer à l'idéal
Parents, nourriture, homéostasie
le cur
et le corps apprennent le froid, la faim, la perte
Nous sommes amenés en d'autres termes à
renoncer à l'illusion d'un idéal du Moi,
d'un idéal de l'autre, d'un idéal de relation
d'amour
à faire le deuil de la toute puissance
au profit d'un compromis. Femmes et hommes ne sont vraiment
dans une réalité qu'à la condition
qu'ils aient reconnu la vanité des aspirations
infantiles du Moi, et conçu une réalité
psychique plus vaste, favorable à l'échange,
à l'intégration des valeurs fondamentales
de l'humain. Ce n'est qu'alors, que la personne adulte
possède la capacité d'entrer en relation,
de nouer des liens affectifs non pathologiques.
L'équilibre psychodynamique repose alors sur
un principe général d'homéostasie
duquel nous n'avons, pour simplifier, retenu que deux
variables : plaisir et déplaisir. Ce principe
compense en permanence par différents mécanismes
les écarts de nature à mettre en danger
l'équilibre psychologique. La frustration déclenche
entre autres l'agressivité, pulsion salvatrice
de la souffrance et de la dépression. La désillusion
provoque par un "lâcher prise", (mécanisme
du deuil), le renoncement, ou encore la sublimation
des pulsions. Alors que l'intériorisation de
l'agressivité agit sur la structure psychique
elle-même, et participe à la constitution
du Surmoi, la recherche de la satisfaction met en uvre
l'agressivité dans l'action. Il peut s'agir par
exemple d'un investissement dans de l'activité,
dans la sexualité ou sa sublimation dans la sensualité.
Il est évident que des événements
majeurs, précoces, survenant pendant la phase
de maturation psychologique, parce qu'ils placent le
sujet au delà des limites de l'adaptation, créent
une rupture de nature à engendrer une évolution
pathologique, voire à mettre en jeu le pronostic
vital. De même, un environnement très hostile
sera de nature à rompre l'équilibre auquel
l'adulte est parvenu, mettant en échec les capacités
d'adaptation.
Mais qu'en est-il de l'impossibilité d'adaptation
aux événements habituels du cours de la
vie?
Lorsque la satisfaction ne peut pas être éprouvée,
ou seulement de façon partielle, ou encore insuffisante,
non durable
en raison par exemple du reliquat
d'une carence affective, ou encore de la persistance
d'un fantasme de toute puissance, alors l'équilibre
psychodynamique se trouve rompu. Apparaît alors
la souffrance psychique inhérente à l'insatisfaction
chronique que nous rapportons à la carence et
qui signe une problématique de manque. Chaque
expérience de la réalité peut dans
ces conditions devenir une épreuve, en ce qu'elle
peut potentiellement, par un éventuel aspect
de frustration, entrer en résonance avec cette
problématique et réactiver ce manque
Il s'agit malheureusement d'une problématique
évoquant le tonneau des danaïdes, car ce
manque ne parvient que difficilement à se combler..
La carence est souvent précoce et l'empreinte
dans la structure affective quasiment indélébile,
au point qu'il est difficile de la différencier
d'une empreinte innée, d'une insuffisance de
l'équipement neurobiologique.
C - Enfin la souffrance psychique peut survenir
du fait de la difficulté, voire de l'impossibilité
à satisfaire le processus " d'individuation
", (au sens de Jung) processus auquel tout un chacun
est confronté.
3 - Rôle économique de la douleur dans
le remaniement psychique.
Nous avons vu que le processus par lequel une personne
devient psychologiquement affectivement adulte amène
à résoudre une problématique de
deuil, constituée de deuils en séries,
dont le deuil princeps, primordial, est celui de la
relation à la mère et dont le deuil ultime
est celui du renoncement à la vie " éternelle
", c'est à dire l'acceptation du vieillissement
et de la mort. La Bruyère dans "Les Caractères
" écrivait parlant de l'homme: "Il
souffre à mourir, et oublie de vivre" (5)...
Entendre : il souffre sa vie durant d'être confronté
et de penser à la mort
On ne peut en définitive
investir la vie qu'en acceptant la mort comme ultime
étape de la vie... C'est donc du deuil de la
vie qu'il s'agit, deuil dont l'achèvement nous
libère de l'angoisse de mort, et de la souffrance
de la perte qui lui est contingente.
C'est ainsi que l'achèvement de l'humain se situe
dans sa capacité à transcender la réalité,
réalité qui n'est au fond qu'une projection,
une illusion, une construction sensible.
Passée la maturation qui nous amène à
dépasser notre névrose infantile, le dépassement
des contingences de la vie nous conduit à rencontrer
l'ineffable, (qui s'exprime dans l'Art, dans l'Amour..),
à découvrir que le mécanisme biologique
qui nous fait vivre et penser, nous ouvre les portes
d'une dimension subjective que Jung a nommé "Inconscient
collectif" et pour la part individuelle, le "Soi".
Cette ouverture se fait au terme d'un passage qu'il
nomme renaissance, (c'est en fait une naissance), et
se manifeste par une "ouverture" de l'Ego
à l'Inconscient qui lui est sous-jacent, et serait
le principe organisateur de la vie.
N'est-il pas surprenant de constater que la majorité
des sociétés traditionnelles possède
des rites initiatiques, au cours desquels une forme
de transe met en scène la mort? L'utilisation
de substances annihilant l'Ego, le jeûne, les
danses jusqu'à l'épuisement du corps n'auraient-ils
pas pour effet de projeter l'esprit au delà des
limites du fonctionnement du Moi, amenant la personne
aux portes de la mort physiologique, ne lui laissant
d'autre choix que celui de percevoir enfin, par effraction,
le Soi. De retour de ce voyage initiatique, le sujet
ne sera plus jamais le même.
Le rêve symbolise souvent ce genre d'ouverture,
d'expansion. Il n'est pas rare par exemple qu'alors
que le rêveur visite une maison connue dans la
réalité, il découvre une nouvelle
pièce, inexistante dans la réalité
objective, physique, mais présente dans la réalité
psychique, subjective. Nombreux sont aussi les rêves
aux cours desquels la personne traverse (ou non) une
zone très angoissante avant de parvenir en un
lieu apaisant.
Un fois liquidée la souffrance liée à
la résolution des problématiques du Moi,
de la névrose infantile, la difficulté
d'accéder à l'individuation, qui est un
passage obligatoire pour l'évolution vers l'épanouissement,
oblige à considérer l'étrange illusion
qu'est la vie et engendre à son tour souffrance
ou symptomatologie, soulignant le conflit entre les
revendications légitimes du Moi (qui a mis tant
de temps à se retrouver et payé sa maturité
par tant de désillusions) et le Soi. De la résolution
de ce conflit naît sans doute alors la capacité
de l'humain à jouer sur l'ensemble des registres
d'un instrument qui le place en lieu et place d'appréhender
la profondeur de l'esprit.
(5) La Bruyère, "Les
Caractères ou les Murs de ce siècle",
Ed. Garnier frères, Paris 1962, p314.
3 - Rôle économique de la douleur dans
le remaniement psychique
Pratiquement, le déroulement des psychothérapies
nous confronte tout d'abord à l'émergence
d'une douleur psychique relative à la perte,
illustrant l'universalité de cet événement,
le plus consensuellement reconnu comme facteur traumatique.
Perte fantasmatique, reliquat du manque précoce,
ou perte objective, la souffrance psychique se réactualise
dans le contexte de l'alliance thérapeutique,
et peut alors constituer l'amorce d'un travail de deuil,
la désillusion devenant l'élément
autour duquel s'articulent les interventions thérapeutiques.
Cette douleur est systématique bien qu'assez
souvent masquée par une prétendue cause,
objet de la demande de prise en charge. Si la cause
est prétexte, la souffrance est réelle.
Le fait qu'il n'y ait pas de parallélisme entre
l'importance objective de la cause et la douleur psychique
indique souvent que la cause n'est que le relais de
la problématique de manque sous-jacente. Il arrive
que la problématique se complète, voire
s'exprime au travers d'un symptôme physique, et
que la douleur physique s'ajoute ou se substitue à
la douleur psychique. Le psychisme s'équilibre
alors au prix de la souffrance
qui constitue avec
d'éventuels symptômes un écran masquant
la problématique de manque. Que la cause vienne
à disparaître, une autre trouve sa place
Lorsque le sujet consulte, rien ne saurait l'écarter
de sa plainte qui probablement lui évite d'une
certaine façon toute prise de conscience, et
finalement toute remise en question, tout changement.
En second lieu la douleur peut naître d'une non
accession au Soi, ou de conflits entre le Moi et le
Soi. Cette douleur se manifeste souvent par un manque
(ou une perte) de sens de la vie.
Dans le premier cas il y a non reconnaissance et absence
de circulation entre les différentes instances
de l'esprit, et la névrose infantile constitue
parfois une barrière infranchissable, confinant
la personne dans une problématique narcissique.
Le deuil, et la douleur qui lui est associée,
constituent par conséquent un passage obligatoire,
"initiatique", dans la psychothérapie,
pour accéder à l'ouverture de la personnalité.
La personne souffre alors d'une incapacité, comme
d'une cécité, à l'égard
d'une grande partie de la réalité qui
l'entoure, affective et objective, et le travail thérapeutique
consistera à faire en sorte de l'amener à
"ouvrir les yeux" sur un monde intérieur.
Dans le second cas, il existe un "tiraillement",
un processus schizoïde entre les "aspirations"
du Moi et celles du Soi. Ceci se rencontre assez souvent
chez les artistes, les personnalités limites
ou dites "psychotiques", qui sont naturellement
davantage tournés vers le Soi plutôt que
vers les problématiques du Moi.
(Le traitement consiste à réassocier les
différentes instances de l'esprit. Le médicament
constitue une aide très efficace, mais au prix
d'embrumer considérablement les capacités
discriminatives.)
4 - Spécificité de l'approche hypnothérapeutique,
une vignette clinique.
Je souhaiterais illustrer l'approche originale et spécifique
de l'hypnothérapie dans ce contexte par l'exposé
du cas d'une patiente.
Cette femme d'une quarantaine d'années présentait
un état de souffrance et de douleur morale accompagné
d'un état dépressif sévère
et d'un cortège de troubles phobiques dont les
plus graves étaient une agoraphobie et une claustrophobie.
Elle évoque le décès de sa grand
mère lorsqu'elle avait 6 ans, qu'elle n'a pas
vu morte ajoute-t-elle, un moment qu'elle vit encore
avec souffrance. En 1991 elle éprouve une crise
d'angoisse majeure et croit "devenir folle".
Elle se dit très proche de ses parents. Habitant
dans le grand sud parisien, elle devait pour se rendre
à mon cabinet se faire accompagner. En traitement
psychanalytique depuis plusieurs années, elle
souhaitait avec l'accord de son psychanalyste entreprendre
un travail d'hypnothérapie conjointement au travail
d'analyse, afin de l'aider à résoudre
ses phobies, à "retrouver sa liberté"
dit-elle.
La technique utilisée est l'hypnoanalyse.
La première séance est une prise de contacte
avec la technique. La patiente explore en silence à
l'issue d'une phase d'induction d'hypnorelaxation ce
qui émane de sa structure préconsciente.
J'utilise des suggestions de légèreté
et lui propose de faire l'expérience de voler,
comme l'hirondelle. (Des hirondelles virevoltaient en
sifflant dans la cour). A l'issue de la séance
elle me dit avoir apprécié d'être
l'hirondelle car elle aime beaucoup cet oiseau. Je me
suis fait la réflexion après coup que
l'hirondelle était aussi la métaphore
du changement, synonyme de renouveau
et de changement
de plan de conscience : l'oiseau est la métaphore
de l'ouverture au Soi.
Lors de la seconde séance elle revit l'époque
où elle était chez sa grand mère,
avant d'aller à l'école. Puis elle dit
: "Je ressens deux mains qui se tendent vers moi
de chaque côté
deux grandes silhouettes
inaccessibles, angoissantes
tellement hautes et
inaccessibles
". Elle pleure alors et ajoute
: "J'attends qu'on vienne vers moi et je sens que
c'est moi qui fais des efforts pour y aller". Elle
pleure de nouveau puis ajoute : "Je suis de plus
en plus petite et eux de plus en plus haut
j'ai
l'impression d'être un balancier, une pendule".
A la troisième séance elle rapporte un
rêve déjà rapporté en séance
d'analyse.
Elle désire aller chercher des pommes dans un
verger (ayant dans la réalité appartenu
à ses grands parents). Il y a un très
grand talus qu'il faut dépasser pour accéder
au verger (qui n'existait pas dans la réalité).
Elle tente de grimper mais n'y parvient pas. Elle essaie
de le contourner mais une haie d'arbres de grande hauteur
l'empêche alors d'accéder au verger.
Elle évoque l'interprétation qu'elle en
a fait : le talus et le rideau d'arbres de grande hauteur
seraient évocateurs du père qui l'aurait
empêchée d'aller satisfaire son désir
d'aller cueillir des pommes.
Après la phase d'induction (qui s'apparente
à une auto-induction d'hypnose, je lui propose
d'évoquer le rêve.
Alors qu'elle semble manifester de la souffrance (respiration
irrégulière, sanglots), je formule une
suggestion : je lui propose alors de s'alléger
afin de surmonter ce talus, de voler comme l'hirondelle
au dessus des arbres. Il se passe alors un long silence
de dix à quinze minutes
Enfin je dis :
" Avez vous réussi à survoler les
arbres?" Quelques minutes plus tard elle dit à
voix chuchotée entrecoupée de sanglots,
comme si elle formulait un plainte venant du fond de
son être : "Ce n'est plus la peine que j'aille
cueillir les pommes
" Puis après un
long silence elle évoque comment petite elle
participait avec ses grands parents à l'élaboration
du cidre
Puis elle ajoute que tout cela est désormais
inutile, bien fini, car son père a détruit
tout le matériel, pressoir, tonneaux
Après
un long temps elle revient dans son état de conscience
habituel, et partira sans autre commentaire.
5 - Epilogue.
Après cette séance, elle vient a Paris
seule, prend l'ascenseur plutôt exigu de l'immeuble.
Elle dit qu'elle a compris quelque chose à propos
de l'interprétation des rêves. A chaque
fois qu'elle éprouve une difficulté elle
repense à cette possibilité de prendre
de l'altitude, de voler et de passer au dessus du problème.
"Et ça marche!" ajoute-t-elle. Enfin
j'ai repris contact six mois après la fin de
ces séances. La patiente a décidé
de s'inscrire à un chorale ainsi qu'à
différentes autres activités. Le chant
comme toutes les disciplines artistiques permet indubitablement
une ouverture vers le Soi.
6 - Conclusion.
Le travail avec cette patiente survient alors qu'elle
suit une thérapie analytique depuis trois ans.
L'hypothèse est que tous les éléments
propices à un changement sont présents,
mais qu'ils sont dispersés comme autant de pièces
de puzzle.
Manifestement il existe un deuil non résolu associé
au décès des grands parents. Il s'agit
d'un manque d'autonomie affective, une partie d'elle
même étant encore attachée, dépendante
d'une relation affective fantasmatique qui la lie aux
grands parents. Elle est de ce fait coupée d'une
partie d'elle même et éprouve une profonde
souffrance psychique. La souffrance possède deux
origines : le deuil non résolu, et l'absence
de sens de sa vie du fait de la dissociation entre le
Moi et le Soi.
Cette dissociation responsable de l'absence de lien
synchronistique (lien par le sens et non par la cause)
provoque une perte de sens dans la vie de la patiente.
Elle est comme un surfeur qui ne tient pas sur sa planche,
incapable de ressentir dans la réalité
ce qui lui est favorable. Il y a clivage entre ses affects
et la réalité qui est comme oblitérée.
L'élargissement du champ, ou " l'expansion
" de conscience est une des particularités
spécifiques à l'hypnose. Une comparaison
avec la vision pourrait aider à comprendre la
nature de ce phénomène. Tout se passe
comme si pendant le temps de l'hypnose, la personne
au lieu de fixer les premiers plans laissait son regard
flotter vers l'infini (le non défini). Autrement
dit, alors que le champ des pensées s'élargit,
il peut apparaître tout comme dans l'expérience
du stéréogramme une image cachée
jusqu'alors, image qui est l'émanation et le
reflet du Soi. Le non défini des pensées
impose grâce au changement de focale de nouvelles
perspectives sur soi, sur le monde et sur notre rapport
au monde. Il permet aussi de découvrir les dimensions
"cachées" des mondes subjectifs.
L'expérience du lâcher prise est aussi
et surtout le lâcher prise du lien fantasmatique
ombilical indissociable de l'angoisse de séparation,
souvent à l'origine de problématiques
de deuils non résolus. Tout se passe comme si
le sujet pouvait accéder à vivre une distension
du lien dipien sans majoration de l'angoisse de
la perte d'objet et faire alors l'expérience
d'une représentation plus vaste. Autrement dit
la personne peut vivre une expérience de séparation,
avec progressivement, au fil des séances, de
moins en moins de souffrance, et de plus en plus d'écoute
sur les émanations profondes du Soi. La mise
en représentation ne consiste pas en une narration
mais bien plus en un revécu de la situation traumatique
(ou de blocage dans un stade précoce) grâce
à l'alliance thérapeutique dans la relation
hypnotique très régressée.
La découverte et surtout l'expérience
de cette réalité nouvelle transcende le
quotidien et apporte au terme d'un parcours émaillé
d'inévitables souffrances, le sens indispensable
à l'ouverture à la vie.
La souffrance psychique apparaît finalement comme
un des facteurs invitant à la transformation.
C'est en ce sens que seul l'obstacle est mobilisateur.
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