La pratique quotidienne de l'hypnose
éricksonienne, en tant que technique de communication,
révèle l'utilisation de nombreuses formes
de suggestions tant avant la séance, que pendant
celle-ci et après A l'appui d'exemples cliniques,
de transcriptions de séances, nous tenterons
de montrer combien dans cette relation particulière,
et interactive, les suggestions, bien souvent non
permissives, sont des éléments essentiels
de la communication. Celles-ci, prenant une part majeure
dans la promotion du "changement" chez le patient,
sont présentes à chaque instant dans
l'environnement, dans les attitudes, dans les expressions
verbales, dans les structures de l'énoncé.
Un siècle plus tard, en hypnose éricksonienne,
sommes nous très éloignés de
Bernheim ?
A n'en pas douter les suggestions font
partie du quotidien du médecin, hypnothérapeute
ou pas. De l'observation de ma pratique et de celle
d'autres confrères cette réalité
s'impose ; a fortiori chez les hypnothérapeutes
qui les cultivent. Phénomène banal de
toute rencontre la suggestion peut se définir
par exemple comme :
- "L'introduction d'une idée
dans le cerveau qui est acceptée par lui" (1,
page 46),
- "une communication ou une séquence
de communication qui a pour but de faire apparaître
des actions visibles ou invisibles" (2,
page 6)
-"offrir la possibilité de faire
des expériences nouvelles dans une attitude
de disponibilité" (3, page 250).
Il existe de nombreuses formes de suggestions. Il
me semble utile ici de s'intéresser plutôt
à leur façon d'agir plutôt que
de se référer à une classification.
L'essentiel de ma démarche est de savoir si
telle ou telle suggestion est permissive ou ne l'est
pas. Reprenant un travail personnel lors d'une communication
précédente je me repose la question
de savoir ce qu'est une suggestion permissive ,? il
n'est pas possible de seulement opposer suggestion
autoritaire et suggestion permissive (3,
page 263). Il est possible d'être
non autoritaire et non permissif. En première
approximation, la permissivité me semble entamée
dans au moins trois cas :
- en l'absence de choix clairement exprimé,
- en présence de certaines demandes
ou actions difficilement reconnaissables par le patient,
- en présence d'une contrainte
explicite ou implicite. Une suggestion sera alors
permissive :
- si elle offre au moins un double choix,
offrant parfois même toutes les possibilités
du patient,
- si elle est facilement reconnaissable
par le patient,
- en l'absence de contrainte Ces trois
derniers critères sont rarement retrouvés
comme l'atteste l'étude personnelle suivante
: Après avoir observé 685 suggestions
utilisées par certains hypnothérapeutes
éricksoniens (4)
le pourcentage des suggestions permissives utilisées
par chacun d'entre eux dans les exemples suivants
est :- 6,2 % chez Milton H. Erikson (194 suggestions)
(5)- 0 % chez Stephen Gilligan
(127 suggestions) (6)-
4,6 % chez Jean Godin (152 suggestions (7)-
0 % chez Herbert S. Lusting (46 suggestions) (8)-
0 % chez Ernest L. Rossi (72 suggestions) (9)-
0% chez Michael Yapko (94 suggestions)
(10)
Les hypnothérapeutes éricksoniens
sont donc très probablement beaucoup moins
permissifs qu'ils le disent ou qu'ils le croient.
Les suggestions dites indirectes, utilisées
larga manu par eux, sont pour la plupart non permissives
et méritent une grande prudence dans leur emploi.
Alors qu'il s'agit de communication interpersonnelle,
entre habituellement deux protagonistes, il y a bien
d'autres éléments de communication qui
entrent en jeu en dehors de la construction des phrases
émises par l'hypnothérapeute. Dans une
interactivité permanente de tous les éléments
de communication, en première approximation
et à l'aide d'exemples, j'évoquerai
les nombreuses suggestions rencontrées dans
:- la construction des phrases émises par le
patient,- les expressions verbales du patient et du
thérapeute,- le langage non verbal du patient
et du thérapeute,- les attitudes du patient
et du thérapeute Mais aussi dans les différents
espaces qui permettent la rencontre :- ceux traversés
avant de rentrer dans le cabinet médical dont
la salle d'attente,- la pièce de consultations,
par elle-même. Tous ces espaces peuvent comporter
des suggestions d'ordre
- visuel,
- kinesthésique,
- auditif,
- olfactif.
Mais aussi aux différents temps
qui permettent la rencontre :- lors du premier contact
pour le rendez-vous,- lors de l'accueil du patient,-
lors de l'anamnèse,- lors des préalables
et des préliminaires de la séance,-
lors de la séance d'hypnose elle-même,-
lors des suites de la séance,- lors du raccompagnement
du patient.
Toutes ces façons de faire et
de dire, en ces lieux et en ces temps, sont de multiples
occasions, dans une interactivité permanente,
de suggérer. Ces suggestions, avec leur très
fréquent corollaire de non permissivité,
sont loin de laisser de véritables choix éclairés
au patient.
Le changement est le résultat
de rencontres, d'échanges et d'influences.
Entre : "introduction d'une idée dans le cerveau
qui est acceptée par lui" et "offrir la possibilité
de faire des expériences nouvelles dans une
attitude de disponibilité" Les différences
ne sont pas aussi éloignées qu'il y
parait ; en effet, la deuxième phrase a été
écrite un siècle plus tard et le terme
offrir à moins de valeur lorsque les choix
offerts au patient sont souvent illusoires.
Vue sous cet angle de la permissivité,
l'hypnose éricksonienne est-elle vraiment très
éloignée de Bernheim ?
Mais n'est-ce pas ce que vient chercher
le patient, aujourd'hui encore, avec l'hypnose ?
1 - Hypnotisme, suggestion, psychothérapie,
H. Bernheim, Douin Editeur. Paris, 1903
2 - The practice of Hypnotism. A.
Weitzenhoffer, John Wiley & Sons Publishers,
volume 1, New York, 1989
3 - La nouvelle hypnose, Jean Godin,
Albin Michel. Paris, 1992
4 - Communication personnelle lors
du congrès de l'Institut Milton H. Erickson
de Paris en 1993
5 - Démonstration faite en
1974 dont la traduction française, Le Cas
Monde, a été publié par J.A.
Malarevicz et J. Godin dans "Milton H. Erickson
de l'hypnose clinique à la psychothérapie
stratégique", pages 125 à 138. Les
Editions E.S.F Paris 1986
6 - Démonstration à
Paris en Juin 1993, séminaire organisé
par l'Institut Milton H. Erickson de Paris
7 - Transcription de "Jacques" publiée
dans la Revue Phoenix n°2, décembre 1988,
pages 8 à 11
8 - Démonstration à
Paris en avril 1993, séminaire organisé
par l'Institut Milton H. Erickson de Paris
9 - Démonstration faite à
Paris en août 1992, séminaire organisé
par l'Institut Milton H. Erickson de Paris
10 - Démonstration à
Paris en octobre 1993, séminaire organisé
par l'Institut Milton H. Erickson de Paris "Le rapport
et le transfert"