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Sur le lien
hypnotique pathogène : la « mélancolie
magnétique » dun adolescent
Franklin
RAUSKY,
Maître de Conférences de Psychologie Clinique
et Psychopathologie
Dans des nombreux écrits de la
médecine européenne classique, une épistémologie
naïve du lien relationnel entre clinicien et malade
représente celui-ci comme univoquement ou, tout
au moins, essentiellement salutaire. Mais, dès
la naissance du magnétisme animal de Mesmer et
du somnambulisme artificiel de Puységur, à
la fin du XVIIIe siècle, la découverte
du lien hypnothérapique (qui peut être
considéré comme le locus nascendi, la
matrice de la relation psychothérapique moderne)
interroge cette vision simplificatrice et met en lumière
la complexité cognitive, affective et relationnelle
de la rencontre, dramatique, paradoxale et ambivalente,
entre le praticien et le patient : une rencontre où
des phénomènes salutaires de progression
sur la voie de la cure sont parasités par des
phénomènes perturbateurs de régression
et de fixation dans la souffrance. Le lien thérapeutique
est alors un double état transitionnel déquilibre
et de déséquilibre, dharmonie et
de tension, de bonheur et de détresse.
Les fondateurs du traitement psychique en état
de transe (Mesmer, Puységur, Faria, Deleuse,
Bertrand, Noizet) mettent laccent sur les qualités
affectives du thérapeute et du patient dans la
réussite de lalliance quils contractent
en vue de la guérison : sentiment, volonté,
désir, croyance, confiance, espérance,
conviction, disposition desprit. La terminologie
est fort traditionnelle, mais la perception de la nature
profonde du phénomène relationnel est
résolument novatrice et inédite.
Dans certains comptes rendus sont décrites des
histoires heureuses de guérison et
des
situations où le lien hypnotique est source de
perturbation.
L « Harmonie », idéal thérapeutique
mesmérien, cède parfois la place à
une dysharmonie, à un trouble psychique engendré
par le lien. Puységur décrit un cas de
mélancolie dun de ses patients, un adolescent
de 17 à 18 ans, aux débuts de la Révolution,
en 1789. Cette histoire met en lumière les dimensions
perturbatrices complexes à luvre
dans le processus hypnothérapeutique : la forte
impression du patient dêtre engagé,
avec son être total, avec une femme-thérapeute
; le ferme refus affiché par le jeune mélancolique
de toute composante libidinale dans son désir
nostalgique de retrouver la thérapeute perdue
(ce qui nous rappelle la future hypothèse freudienne
sur lhypnose comme lien amoureux sans gratification
sexuelle) ; la relation dautorité thérapeutique
et militaire qui se noue entre le magnétiseur-commandant
et son jeune magnétisé-officier (lien
dominateur-dominé qui deviendra objet de recherche
dans lécole de Nancy, sur la suggestibilité
du sujet en état de subordination) ; le lien
entre folie et somnambulisme (que nous trouverons tout
au long du XIXe siècle, dès Mesmer jusquà
Brueur et Freud) ; la difficulté émotionnelle
de nouer deux liens thérapeutiques parallèles
avec deux praticiens différents ; la toute-puissance
cognitive magique du patient en état de somnambulisme.
Les descriptions du lien magnétique pathogène
inaugurent une problématique qui aboutira, un
siècle plus tard, à la cristallisation
de deux entités cliniques nouvelles : la «
passion somnambulique » de Janet et la «
névrose de transfert de Freud.
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