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Laccordage
affectif dans la cure chamanique.
Réflexions anthropologiques à partir dun
cas ethnographique (boire leau bouillante et guérir
chez les gnawa du Maroc)
Bertrand
HELL,
Anthropologue, Professeur des Universités,
Centre dEtudes Interdisciplinaires des Faits Religieux,
EHESS, Paris
Mes deux précédentes interventions
aux colloques du Geamh (2004 et 2006) visaient à
introduire un public de non ethnologues au vécu
« en profondeur » de la possession en insistant
sur le rôle actif quest appelé à
jouer le possédé-patient.
Le thème de lalliance thérapeutique
minvite à approfondir à présent
un aspect essentiel de lefficacité symbolique
de la cure chamanique à savoir le principe de
laccordage affectif sétablissant
entre le chef de culte et le possédé.
Pour ce faire, jaimerais retenir le principe
de la « vignette clinique » en usage dans
les colloques médicaux. Je partirai donc de 10
minutes dimages vidéo tournées en
2002 à Rabat au cours dune cérémonie
de possession : elles présentent une étape-clef
de la guérison dun jeune Marocain atteint
de troubles du comportement et de bouffées hallucinatoires
qui sous laction dun djinn boit pour la
première fois de leau bouillante.
La première séquence présentée
montre la transe du chef de culte effectuée juste
avant celle de son patient. Elle a pour but de témoigner
de la réalité tangible et lisible
aux yeux de tous à travers le rite fakirique
du couteau de son alliance avec un puissant djinn,
celui-là même qui lassiste dans son
travail de thérapeute.
La seconde séquence présente le malade
entrant dans une nouvelle transe par rapport à
ses états antérieurs de « possédé-frappé
» et pour la première fois on le voit contrôler
son corps en se levant péniblement pour accomplir
le geste rituel, « boire leau bouillante
» quexige son djinn qui jusque-là
sétait borné à le faire souffrir
et à le tourmenter. Aux yeux du public (dont
les proches du patient) « les portes de la guérison
» se sont effectivement ouvertes.
Durant toute la transe du malade, la présence
silencieuse et attentive juste à ses côtés
du chef de culte laisse clairement entrevoir la place
dévolue à la communication intersubjective
entre le possédé et le « maître
des esprits ».
Mon commentaire portera ensuite sur la construction de
ce lien empathique dans les cultes de possession. La place
occupée par le chef de culte comme véritable
« base secure » pour la transformation en
profondeur du patient (concrétisée par linstallation
de son djinn) invite à sinterroger en définitive
sur les correspondances entre lalliance hypno-thérapeutique
et lalliance chamanique. Toutefois dans la cure
chamanique laccordage affectif nest pas quune
technique thérapeutique, aussi efficace soit-elle
: la communication sétablissant par le jeu
des transes renvoie toujours à un discours construit
sur la présence des esprits (la possession) et
par conséquent aucune guérison durable ne
saurait être obtenue sans laccomplissement
dune véritable initiation. Or le processus
initiatique procède de codes et de représentations
socialement normés. La relation intersubjective
sinscrit donc aussi dans un cadre plus global résumé
sous cette forme dès 1903 par Marcel Mauss : «
Cest donc lopinion qui crée le magicien
et les influences quil dégage. »
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